Dimanche 15 décembre 2019

Art contemporain

REPORTAGE

Limousin, effervescence culturelle en pleine campagne

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 14 mai 2018 - 1264 mots

Patrie de Paul Rebeyrolle et d’Armand Gatti, le plateau de Millevaches, terre rebelle et résistante, entre Creuse, Corrèze et Haute-Vienne, attire de plus en plus d’artistes, suscitant une étonnante vie culturelle.

Au mois d’août 2017, Julien, Clément et Charlotte se sont installés à Lacelle, une commune rurale de 130 habitants en Corrèze située à une heure de route de Limoges et de Tulle. Ces étudiants en fin de cursus aux Beaux-Arts de Paris se sont connus, au printemps 2016, pendant le mouvement social et l’occupation des locaux de l’école. Leur collectif à géométrie variable a investi un « énorme bâtiment ancien » du village. « On cherchait un endroit où s’installer. On a vu que l’immobilier n’était pas cher, que le lieu était accueillant et l’énergie positive », raconte Clément Boudin, qui cherche désormais à acquérir une maison sur la Montagne limousine.

Des « créations branchées et pointues »

Comme Clément, ils sont des dizaines d’artistes (plasticiens, graphistes, musiciens, compagnies de théâtre ou de danse, réalisateurs de fiction ou de documentaires) à avoir posé leurs valises, ces dernières années, sur le plateau de Millevaches. Des dizaines à avoir fait le choix de s’installer en pleine nature, dans cette région très peu peuplée (14 habitants au km2) de moyenne montagne, de lacs et de forêts qui se déploie à l’est de Limoges, sur trois départements du Limousin (Creuse, Corrèze et Haute-Vienne). Maxime Thoreau, un sculpteur âgé de 28 ans, a installé son atelier près de Meymac. François Lelong pratique une forme de land art à Faux-la-Montagne, tout comme Laetitia Carton, réalisatrice de documentaires devenue conseillère municipale de cette commune. D’autres sont arrivés il y a plus longtemps, à l’instar de Julien Valageas, sculpteur sur verre à Felletin depuis onze ans, ou de la photographe Chrystèle Lerisse, installée à Saint-Gilles-les-Forêts depuis 1997.

Cet été, après quelques travaux de rénovation, Le singe, une compagnie de théâtre dirigée par Sylvain Creuzevault (dont un spectacle est programmé à la rentrée à l’Odéon-Théâtre de l’Europe), va prendre possession des anciens abattoirs municipaux d’Eymoutiers. « Il y a plein d’artistes qui ont racheté des granges à droite et à gauche. Des plasticiens, les musiciens les plus pointus de la musique underground expérimentale, des compagnies de théâtre et de danse. Il y a des dynamiques artistiques et beaucoup de créations branchées et pointues que l’on ne peut pas voir ou écouter à Paris », souligne, le sourire aux lèvres, Pierre Redon, artiste multimédia versé dans l’art sonore, qui vit et travaille dans un petit hameau perdu au milieu des sapins, sur les hauteurs de Faux-la-Montagne. La plupart de ces artistes habitent là à l’année. D’autres comme Julie Navarro font des allers et retours entre la capitale et le Limousin.

Cette concentration peu commune d’artistes sur un territoire de 55 km de long sur 35 km de large a contribué à créer une effervescence culturelle surprenante en zone rurale. « Ici, les sorties ne manquent pas. Tous les soirs, il y a un truc à faire et on peut avoir trois propositions dans une même soirée », s’amuse Frédéric Thomas, l’un des neuf salariés de la ressourcerie Court-Circuit à Felletin. Expositions à l’Atelier, le café-restaurant-boutique-lieu culturel de Royère-de-Vassivière qui est aussi une pépinière d’associations culturelles, musiques expérimentales au café de l’Espace à Flayat, animations festives, Carnaval sauvage et ateliers créatifs au Constance Social Club de Faux-la-Montagne, Fête interceltique occitane à la Petite Maison rouge de Felletin… L’été dernier, l’historien de l’art Georges Didi-Huberman, invité par le centre d’art La Pommerie, est venu disserter « sur la vie autre »à la ferme de Lachaud, dans une ancienne grange plantée au milieu de tourbières où paissent des brebis.

En 2016, le parc naturel régional de Millevaches en Limousin recensait 150 structures portant des projets culturels dans son diagnostic culturel du territoire. « On trouve peu de régions où la dynamique culturelle locale soit aussi développée, même dans les Cévennes ou en Bretagne. C’est un territoire où les gens agissent, sont acteurs du changement. Un territoire où l’on se serre les coudes », souligne Gaëlle Lapostolle, chargée de production du festival Paroles de conteurs qui se tient au mois d’août sur l’île de Vassivière et autour.

Cette vitalité est encouragée et démultipliée par des habitudes très ancrées de coopération, de solidarité et de travail en réseau. Des exemples ? L’artisan designer Vincent Crinière, installé à Felletin, produit les éléments de scénographie des installations plastiques de Pierre Redon, lequel réalise les musiques des documentaires de Patrick Séraudie, dont la société Pyramide Production est implantée à Eymoutiers.

Trois centres d’art contemporain reconnus

« Quand on a créé le Centre d’art de Meymac en 1979 dans l’ancienne abbaye Saint-André, il n’y avait rien, on était les seuls à présenter de l’art contemporain dans la région », rappelle Jean-Paul Blanchet, qui copilote le lieu avec Caroline Bissière depuis près de quarante ans. Onze ans après, un second centre d’art, le Centre international d’art et du paysage (CIAP), ouvre sur un pré à vaches sur l’île de Vassivière. Suivi par un troisième, en 1995, l’Espace Paul Rebeyrolle, à Eymoutiers. « Étant paysan, je n’étais pas vraiment féru d’art contemporain. Mais à force de voir des expositions et de rencontrer l’équipe du centre d’art de Vassivière, je suis rentré au conseil d’administration du CIAP et suis devenu un véritable spécialiste », raconte Thierry Letellier. Carrure de rugbyman, le maire de La Villedieu et vice-président de la communauté de communes de Creuse Grand Sud est aujourd’hui membre du Conseil national des œuvres dans l’espace public dans le domaine des arts plastiques.

Depuis une dizaine d’années, plusieurs associations ont poussé sur ce plateau devenu la locomotive régionale en matière d’art contemporain. Pour animer les rigoureux hivers limousins, Pays’Sage propose, de janvier à mars depuis dix-huit ans, les « Bistrots d’hiver », des rendez-vous culturels dans des auberges avec « apéros-tchatche-débats », puis repas-spectacles associant culture, gastronomie et convivialité. Depuis dix ans, le Britannique Sam Basu organise, à Treignac, des expositions d’arts plastiques dans une ancienne et immense filature plantée sur les bords de la Vézère. À Gentioux-Pigerolles, La Pommerie, qui accueille deux fois par an des artistes en résidence, fait le plein, à la fin de l’été, lors de sa rencontre annuelle art et écologie. À Felletin, Quartier Rouge, qui produit des œuvres d’art contemporain et met sur pied des ateliers participatifs et résidences d’artistes, vient de racheter l’ancienne gare désaffectée de cette ville du sud creusois de 1 700 habitants. L’objectif ? Conforter la dynamique d’un quartier qui réunit déjà une quinzaine d’artistes et artisans (designers, sérigraphes, ingénieur du son, charpentier, ébéniste, tailleur de pierre mais aussi créatrice de bijoux) qui y travaillent à l’année dans d’anciens ateliers municipaux. « Il y a un effet boule de neige, une réelle dynamique qui s’accentue et qui fait tache d’huile sur toute la Montagne limousine car ces initiatives sont en lien et en réseau les unes avec les autres », insiste Sophie Bertrand, architecte et présidente du Centre international d’art et du paysage de Vassivière. Ombre au tableau : plusieurs de ces projets, portés par des acteurs associatifs, risquent de devoir réduire la voilure du fait de la disparition des emplois aidés – emplois d’avenir et autres contrats d’accompagnement dans l’emploi. Premier signe inquiétant : le Constance Social Club de Faux-la-Montagne (CSC), un centre social, café associatif et culturel qui est aussi un lieu de création et de diffusion contribuant à renforcer ce tissu local fragile, a perdu, en décembre dernier, ses deux emplois aidés. Son animatrice, Émilie Lordemus, va tenter de poursuivre l’activité « en service minimum », tant bien que mal. « La situation du CSC est préoccupante. Mais ce qui l’est encore plus, c’est qu’elle donne le ton de l’absence de soutien des gouvernants à nos fragiles campagnes », déplore-t-elle.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°501 du 11 mai 2018, avec le titre suivant : Limousin, effervescence culturelle en pleine campagne

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