Les musées français placés sous haute surveillance

Pour faire face aux vols et aux dégradations, les institutions se sont engagées dans une réforme de l’accueil et de la sécurité de leurs visiteurs

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 11 décembre 2007

La question de la surveillance des musées évoque irrésistiblement la caricature du gardien assoupi. Pourtant, loin des images d’Épinal, la surveillance a observé en une décennie des bouleversements profonds. Ces changements se manifestent tant au niveau des agents, qui endossent désormais la casquette plus flatteuse de l’accueil, que dans les moyens techniques mis en œuvre pour la protection des établissements.

PARIS - “L’image du gardien affalé sur sa chaise a la vie dure, soupire Jean-François Salaün, secrétaire général du Musée Carnavalet, à Paris. On ne mesure pas à quel point cette profession nécessite du savoir-faire, par exemple maîtriser le vocabulaire pour identifier 146 salles dans un musée labyrinthique comme le nôtre. Ou gérer les 644 clés que comporte le musée. C’est une connaissance qu’on ne trouve pas dans un manuel.” Malgré cette image ingrate, la surveillance connaît une petite révolution. La nouvelle terminologie d’agent de surveillance et d’accueil date de 1994, mais, dès le milieu des années 1980, un mouvement de modernisation a commencé, modifiant la typologie de ce corps professionnel. “Les premiers emplois étaient attribués sans critères. On se présentait, on était titularisé au bout d’une année probatoire. C’était de gré à gré. Le premier concours national date de 1983. On voit arriver à ce moment-là des gens qui ont plus que le bac, très différents, plus jeunes, la tête rodée à l’exercice de style qu’est le concours, explique Serge Leduc, responsable de la surveillance du Musée du Louvre. Le statut de 1994 modifie par ailleurs le statut des agents chefs qui deviennent des adjoints techniques. Cette réforme statutaire change le contenu de leurs fonctions. L’administration valide l’idée que la mission principale d’un adjoint technique est d’accueillir le public et de veiller à sa sécurité ainsi qu’à celle des œuvres. Il y avait auparavant trop de chefs dont la vocation principale était l’encadrement. Il fallait éviter le syndrome de l’armée mexicaine !”

La mise en place en 2002 d’une nouvelle procédure de recrutement sans concours pour les agents d’accueil et de surveillance a permis de pourvoir dix postes au Musée d’Orsay, 28 à Versailles, 34 au Louvre et 27 dans les autres musées de la région parisienne. Ce recrutement direct redéfinit le paysage de la surveillance. “On a privilégié dans ce recrutement, qui s’opère sur dossier suivi d’un oral, la capacité des candidats à répondre aux attentes du public, à dialoguer, à maîtriser les effets de panique”, explique Didier Selles, directeur administratif du Musée du Louvre. Les nouveaux critères prennent en compte l’aptitude à comprendre et à appliquer une consigne de travail, la capacité à s’exprimer en français, celle à supporter la foule et le caractère répétitif des actions. “Cela nous permet de remédier au phénomène des surdiplômés. Depuis cinq à six ans, les nouveaux arrivants, parfois spécialisés en histoire de l’art, pensent qu’en mettant un pied dans le musée ils peuvent grimper très vite les échelons. Cette illusion est souvent source de frustration”, explique Marie-Liesse Baudrez, secrétaire générale du Musée d’Orsay. Malgré les capacités professionnelles requises, les rétributions restent modestes, de 1 100 euros à 1 400 euros en fin de carrière.

Les changements progressifs dans la population de la surveillance sont liés à la fréquentation croissante des grands établissements nationaux. Voilà encore une vingtaine d’années, les musées entrouvraient leurs portes à une poignée d’érudits. Ils doivent aujourd’hui faire face à des publics d’une grande diversité. La fonction d’accueil doit donc s’agréger au socle policier. “Ce qui me frappe, c’est que les grands mouvements de fond qui traversent la société se retrouvent dans le musée. Le musée est devenu perméable aux grands débats et difficultés, estime Serge Leduc. Par exemple, le dimanche gratuit, on voit arriver beaucoup de personnes qui viennent pour la première fois au Louvre, qui ne connaissent pas les règles d’utilisation du musée. Il arrive que les rapports soient rugueux avec le public. Sollicités de manière parfois déroutante par des visiteurs, certains agents de surveillance peuvent s’adresser à eux en toute innocence de la même façon qu’à un voisin dans leur quartier.”

Les nouveaux métiers de la surveillance
Si pendant longtemps les progrès réalisés dans ce domaine restaient le fruit d’efforts individuels, une politique plus systématique de formation prend racine dans les musées. Avec le Musée Galliera, le Musée Carnavalet a joué un rôle pilote au niveau des musées de la Ville de Paris en lançant il y a deux ans un “Plan Communication Accueil”, nouvellement baptisé “Projet collectif d’amélioration”. Le récent contrat d’accueil est centré sur cinq thèmes, parmi lesquels l’animation des équipes de surveillance. “Nous sommes au carrefour entre les anciens métiers de surveillance et les nouveaux. Il s’agit de responsabiliser davantage les agents de surveillance en leur montrant qu’ils ont le droit de réfléchir et de proposer des améliorations. Leurs réflexions sont désormais prises en compte”, insiste Jean-François Salaün. Deux points d’accueil animés par des agents ont été installés dans les zones névralgiques du bâtiment, là où les visiteurs tendent souvent à se perdre. Pour éviter une baisse de la vigilance des agents, la rotation est aussi de règle dans la plupart des musées. Au Musée d’Orsay, les agents ne tournent jamais deux jours de suite dans le même secteur. “Au début des années 1990, il y avait une ‘balkanisation’ de la surveillance au Louvre. Les agents restaient toujours dans les mêmes zones. On maintient aujourd’hui des postes fixes, mais la plupart des agents circulent et changent de zone pour éviter que ne s’installe l’ennui”, rend compte Didier Selles.

L’accent porté aujourd’hui sur l’accueil n’éclipse pas pour autant les aspects plus normatifs liés à la surveillance. Bien que les musées ne représentent pas la cible prioritaire des malfaiteurs, les vols sont souvent montés en épingle. Depuis 1993, l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC) compte une moyenne de 30 à 40 infractions annuelles, contre 300 à un millier dans les demeures privées. La plupart de ces vols ont lieu dans des musées municipaux, principalement de jour. “Un cambriolage de jour s’effectue en deux ou trois minutes. Les gros cambriolages de nuit n’excèdent pas les dix minutes. De jour, ce sont les objets de moindre importance, facile à décrocher qui sont visés”, explique Jean-François Lelièvre, chef de l’OCBC. Si les statistiques des vols de 2002 ne sont pas encore arrêtées, il n’en reste pas moins que la récente affaire “Stéphane Breitwieser” (lire le JdA n° 150, 31 mai 2002), qui montre que le malfaiteur a pu réaliser, pendant les heures d’ouverture au public, entre 1995 et 2002, 172 vols en France, Suisse, Belgique, Pays-Bas, Allemagne et Autriche, est particulièrement significative. Elle confirme une défaillance de la surveillance humaine et des carences dans la protection élémentaire des œuvres. Les 25 vols répertoriés en France en 1997 ont tous été réalisés par cet Arsène Lupin alsacien. Les problèmes de sécurité sont patents dans les musées de province privés de crédits pour s’équiper convenablement. Ils restent importants dans des établissements comme le Louvre, qui n’ont pas été créés spécifiquement pour être des musées. “Orsay a jusqu’à présent été épargné des vols dits d’’opportunité’. Le musée est équipé de près de 250 caméras qui ont un vrai effet dissuasif”, affirme Milan Darjent, responsable du département accueil et surveillance du musée.

Le vol d’un petit Corot au Louvre, un dimanche gratuit en 1998, a perturbé les cadres du musée. La gestion du problème a d’ailleurs été très mal vécue par les visiteurs bloqués pendant des heures dans l’enceinte du bâtiment. “Une des difficultés est de concilier la sûreté des œuvres et la sécurité des visiteurs”, reconnaît Alain Boissonnet, directeur de l’architecture, de la muséographie et de la technique au Musée du Louvre. À la suite du vol, un audit de la sécurité du musée a été exigé, aboutissant à la négociation d’un schéma directeur de sûreté sur cinq ans à compter de 2002, pour un budget de 15 millions d’euros. L’audit avait révélé un système de surveillance incomplet et parfois obsolète. Un renforcement des protections mécaniques a été mis en place. “À l’heure actuelle, 30 à 40 % des œuvres fragilisées par leur petit format ou leur emplacement font l’objet d’une protection très renforcée. À la fin du schéma directeur, la quasi-totalité des œuvres vulnérables sera concernée par de telles protections. On ne tient bien évidemment pas compte des œuvres qui sont trop volumineuses pour être subtilisées”, déclare Alain Boissonnet. Les caméras trop vétustes seront progressivement remplacées tandis que la surveillance périmétrique du bâtiment sera développée. Certaines œuvres sont aujourd’hui dotées d’un système de capteurs. Réputés opposés à un marquage portant atteinte à l’intégrité des œuvres, les conservateurs se montrent plus conciliants. “Face aux problèmes de sécurité, on constate une évolution des mentalités dans les conservations. Après 1998, il nous a semblé nécessaire de mettre en place des groupes permanents de sécurité rassemblant tous les mois conservateurs et représentants des services techniques et de la surveillance. Dans ces réunions, les conservateurs expriment leurs besoins de sécurité, signalent et s’impliquent dans la recherche de solutions”, explique Didier Selles. Malgré l’incursion massive de la technologie dans les années 1980, seuls 20 % des effectifs des musées travaillent sur un matériel sophistiqué. Les protections électroniques, inhibées de jour, ne sauraient en aucun cas se substituer à la vigilance humaine.

La surveillance spécifique de Beaubourg

Le Centre Georges-Pompidou a toujours fait figure d’électron libre dans le paysage muséal. Les moyens mis en œuvre au niveau de la surveillance lui sont aussi spécifiques. La surveillance y est bicéphale, scindée entre les agents d’accueil dans les salles, autour de 140 en “équivalent temps plein�?, et les 106 agents de sécurité postés à l’entrée du bâtiment ou chargés des rondes. Souvent étudiants ou artistes, les agents de surveillance des salles ne portent pas d’uniformes et se confondent avec les visiteurs. Dès l’ouverture du Centre, son premier directeur, Pontus Hulten, avait souhaité engager des mères de famille en guise de médiatrices dans un milieu traditionnellement masculin. Contrairement à d’autres établissements, les agents de surveillance des salles peuvent essaimer par la suite dans d’autres services. Toutes les trois semaines, ils bénéficient d’une journée de formation les informant notamment des nouvelles expositions. Le musée s’est par ailleurs toujours défié des cordelettes de rigueur, afin de préserver une relation immédiate et intime avec les œuvres. Étant donné le format souvent volumineux des pièces, les risques de dégradation sont plus aigus que ceux de vol. Lors de l’installation du monumental rhinocéros rouge de Xavier Veilhan, la mise à distance s’est révélée subtile. Des petits ronds en bois entouraient l’animal pour délimiter son aire de repos et éviter une promiscuité fatale pour la bête.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°166 du 7 mars 2003, avec le titre suivant : Les musées français placés sous haute surveillance

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