Lundi 16 décembre 2019

Politique

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Le très discret cycle des hautes études de la culture

Par Ingrid Perbal · Le Journal des Arts

Le 24 mai 2019 - 963 mots

PARIS

Le ministère de la Culture a lancé en mars en catimini un programme de formation inspiré de l’Institut des hautes études de défense nationale. Les futurs auditeurs avaient jusqu’au 10 mai pour déposer leur candidature.

Le bâtiment du Ministère de la Culture rue de Valois, en 2012. © Photo Mbzt, CC BY 3.0.
Le bâtiment du Ministère de la Culture rue de Valois, en 2012
Photo Mbzt

Paris. Annoncé le 21 mars sur le site du ministère de la Culture et ses réseaux sociaux, le Cycle des hautes études de la culture (CHEC) vise officiellement un « triple objectif de décloisonnement, de partage, et de renouvellement des approches ». En réalité, comme son mentor l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), il s’agit ni plus ni moins pour la Rue de Valois que de constituer un réseau « d’amis » dans la société civile.

Méconnu du grand public, l’IHEDN dispense pourtant des formations autour des questions de défense depuis 1948. Il prend alors la suite du Collège des hautes études de la défense nationale créé en 1936 par Édouard Daladier et confié à l’amiral Raoul Castex. Le Collège doit renforcer la coordination entre les trois armées et la coopération entre fonctionnaires civils et militaires. Si, en 1948, l’Institut a encore pour fonction de préparer ces personnels à la guerre, ses objectifs vont s’adapter au fil des décennies aux évolutions des politiques de défense nationale en mettant l’accent sur les questions de politique étrangère et d’économie de la défense.

Depuis 1979, l’IHEDN est placé sous l’autorité du Premier ministre et devient un établissement public administratif en 1997. Les formations annuelles s’organisent autour de conférences, de travaux en comité et de visites sur le terrain. De nombreuses autres formations sont progressivement mises en place. Dès 1954, par exemple, des sessions régionales voient le jour et, en 1980, les premières sessions internationales. En 1996, une formation en intelligence économique et un cycle destiné aux jeunes sont créés.

16 000 personnes – militaires et civils de la fonction publique, cadres dirigeants de grandes entreprises, élus, professions libérales, journalistes, étudiants et universitaires, etc. – ont assisté à ces différents programmes en 2018. L’Institut cherchant à garder un lien avec ses participants, 43 associations regroupées au sein de l’Union-IHEDN comptent près de 10 000 anciens auditeurs. Elles prolongent l’action de l’Institut, qui reste par essence un outil d’influence sur les questions de défense au sein de la société civile.

Décliner l’IHEDN dans le milieu culturel

S’inspirant des modalités de sélection des auditeurs de l’IHEDN, le ministère de la Culture a lancé un appel à candidatures pour sa première session annuelle. La moitié des participants doit venir du « champ du ministère de la Culture, l’autre moitié de l’extérieur ». La formation est organisée, comme les sessions de l’IHEDN, autour de conférences, de travaux en groupe et de déplacements sur le terrain. Elle se déroule sur dix mois à raison de deux ou trois jours par mois.

Le CHEC a été confié à Manuel Bamberger, lui-même ex-auditeur de l’IHEDN. Ancien élève de l’ENA, Manuel Bamberger a notamment été secrétaire général de la direction de l’architecture et du patrimoine. Le programme a été conçu par un Comité d’orientation, dont la présidence est assurée par Jean-Gabriel Ganascia, professeur à Sorbonne Université et spécialiste en intelligence artificielle. Les autres membres du comité sont des directeurs et des responsables d’institutions culturelles et de grandes écoles ou viennent du secteur privé. Le thème retenu pour le cycle 2019-2020 est « Territoires de cultures ».

Les thématiques des différentes sessions ont été annoncées dans leurs grandes lignes. Parmi les sujets abordés au cours de l’année : « Culture et cohésion des territoires », « Action culturelle européenne et internationale », « Patrimoines du XXIe siècle » et « L’entreprise, acteur culturel ». Des thèmes intéressants, mais rebattus, car « tous ces débats sont déjà largement partagés. Il y a des équipes de recherche, qui travaillent dessus et des programmes universitaires leur sont dévolus », relève Emmanuel Wallon, professeur de sociologie politique à l’Université Paris-Nanterre.

Des agents d’influence

Le profil des candidats recherchés s’inspire là encore de celui des auditeurs de l’IHEDN : des décideurs, donc des personnes occupant des postes à haute responsabilité dans la fonction publique et dans le secteur privé, au sein d’associations et d’organisations syndicales, des élus, des journalistes, des professions libérales, des conseillers et des attachés d’ambassades étrangères. Une sélection resserrée de trente personnes sera invitée à se former et à débattre sur les enjeux des politiques culturelles dans les territoires. Cependant, pour Emmanuel Wallon : « Penser que l’on va changer la donne de façon significative en recrutant une petite promotion me paraît correspondre à une autre époque de la construction des politiques culturelles. On pouvait encore le faire dans les années 1980, mais depuis, sont apparues de très nombreuses formations de haut niveau qui forment des cadres de l’administration culturelle ». Par ailleurs, pour lui, s’inspirer d’un Institut consacré à la diffusion de l’esprit de défense « paraît mal cadrer avec ce que l’on peut savoir et espérer du champ culturel. C’est-à-dire un monde de la création avec une grande diversité de points de vue, une liberté d’initiative et un grand pluralisme dans les méthodes. »

Toujours dans le cadre du CHEC, seront lancées des sessions ponctuelles à destination « de publics ciblés ». Avant même le lancement du programme, une première « journée d’études et de réflexion » devait être organisée le 22 mars en partenariat avec le Centre des hautes études du ministère de l’Intérieur (CHEMI) sur « La promotion de la culture dans les stratégies territoriales de l’État ». Plusieurs instituts s’inspirant de l’IHEDN ont en effet été créés ces dernières années, dont le CHEMI en 2010. Le ministère de la Culture lance donc le sien. Mais sur son programme, peu promu et peu relayé sur Internet, la Rue de Valois est avare en informations. Tout juste accepte-t-elle de dire que cent postulants ont envoyé un dossier de candidature. Une discrétion, sans doute voulue pour un programme d’influence, mais qui laisse la porte ouverte à toutes les spéculations sur ses intentions et sa mise en œuvre.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°524 du 24 mai 2019, avec le titre suivant : Le très discret cycle des hautes études de la culture

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