Le Taj Mahal malmené

Le monument vient d’échapper à un complexe touristique

Le Journal des Arts

Le 26 septembre 2003 - 894 mots

Face au Taj Mahal, sur les rives du Yamuna, la construction d’un vaste projet qui devait inclure plusieurs centres commerciaux, des restaurants et un parc d’attractions, risquait de nuire au monument de marbre considéré comme l’une des merveilles du monde. En juin, les autorités indiennes ont finalement décidé d’arrêter net les travaux. Placé sous l’égide du gouvernement de la région d’Uttar Pradesh, le Taj Mahal a échappé à la spéculation mercantile, même s’il est toujours menacé par les inondations. La terre amassée dans le lit de la rivière pour les besoins des travaux risque à tout moment de se transformer en une coulée de boue. Les diverses autorités du pays déclinent toute responsabilité et se rejettent mutuellement la faute.

AGRA - Les experts internationaux ont manifesté leur inquiétude à propos d’un amas de terre qui occupe, sur un peu plus de 30 hectares, le lit du Yamuna, face au Taj Mahal. Cet amas menace de se transformer en coulée de boue qui pourrait endommager les fondations de l’édifice construit au XVIIe siècle. Une catastrophe annoncée qui vient s’ajouter à la mauvaise gestion chronique du mausolée. La construction d’un “couloir du patrimoine” près de la rivière, d’un budget de 36 millions de dollars (32,23 millions d’euros), a été suspendue en juin, déclenchant une controverse politique féroce sur les responsabilités en cause.
Une partie du Yamuna, qui coule le long du monument en marbre, a été comblée par des tonnes de terre sur une longueur de deux kilomètres. Ce terrain artificiel gagné sur le lit de la rivière devait servir de fondation à plusieurs projets de construction, dont des centres commerciaux, des restaurants et un parc d’attractions. Ce complexe aurait été inspiré par Sun City, un parc de divertissement à l’extérieur de Johannesburg, célèbre pour l’organisation de concours de beauté et autres événements qui attirent des hordes de touristes du monde entier.

Carte blanche à la construction de centres commerciaux
Le projet incriminé est né d’un long litige autour de la sécurité du Taj Mahal, de loin le monument le plus célèbre d’Inde, inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Le mausolée, qui fut réalisé en 1653 par l’empereur moghol Shah Jahan en mémoire de sa femme Mumtaz Mahal, décédée en donnant la vie, accueille près de 50 000 personnes chaque jour. En 1996, la Cour suprême d’Inde avait fixé la date limite de l’achévement des travaux d’une autoroute de contournement destinée aux touristes qui souhaitent visiter le monument sans entrer dans l’enceinte de la ville la plus proche, Agra. Armé de plans favorables au respect du site, le Conseil de contrôle de la pollution à New Delhi a fait appel à l’assistance technique d’une entreprise de développement allemande, GTZ. Dans un rapport de faisabilité, un expert de l’université d’Aix-la-Chapelle a défendu le concept de “ville écologique”, qui intègre le bâtiment aux terrains avoisinants. “Nous ne voulions pas simplement regarder la façade du Taj Mahal, mais harmoniser les dimensions sociales qui l’entourent, nous a confié un consultant attaché au projet. 99 % des visiteurs ne passent pas la nuit à Agra. Nous souhaitions rapprocher les touristes et les artisans, qui pour certains travaillent l’incrustation comme on peut la voir sur le monument. Nous souhaitions étudier la création de liens pédestres entre les trois monuments principaux d’Agra, avec pour exemple un théâtre en plein air. Il n’y avait aucun projet de construction et pas la moindre idée d’un centre commercial ou de divertissement.”
Or le gouvernement de Mayawati – l’ancien chef de gouvernement de l’État d’Uttar Pradesh, qui a démissionné de son poste le 26 août – a, semble-t-il, transformé les directives de la Cour suprême pour l’amélioration de l’accès routier aux monuments d’Agra en carte blanche à la construction de centres commerciaux. Les travaux ont débuté en décembre 2002 avec 800 ouvriers attelés à l’assèchement du terrain. En mars 2003, la Cour suprême a reçu une pétition accusant le gouvernement de Mayawati de provoquer la déviation du fleuve. Elle a immédiatement demandé un rapport au Conseil du contrôle de la pollution.
Depuis, les diverses autorités se rejettent la faute. Face à ce chaos, l’antenne de l’Unesco à New Delhi a prévenu son siège à Paris. À la suite de sa rencontre à New Delhi avec le ministre indien du Tourisme et de la Culture, M. Jagmohan, le directeur général de l’Unesco, Koïchiro Matsuura, s’est montré satisfait de la décision prise concernant la suspension des travaux : “Le ministère [du Tourisme et de la Culture] a agi rapidement, ce que nous apprécions.”
Le gouvernement indien appréhende en effet une inscription du Taj Mahal sur la liste du “patrimoine mondial en danger”. En 1999, l’Unesco y avait ajouté les temples de Hampi, au sud de l’Inde, à la suite de la construction de deux ponts suspendus près du monument.
“Un point d’interrogation sur le statut de patrimoine mondial du Taj Mahal, qui symbolise l’Inde dans son ensemble, aurait un impact négatif sur l’image du pays. Cela démontrerait que nous n’avons pas conscience de son importance”, a déclaré un officiel d’Archaeological Survey.
Entretemps, les autorités doivent décider du sort des 4 millions de m3 de terre déversés dans le lit de la rivière, devant le Taj Mahal. Mais, si le monument de marbre va certainement échapper de justesse au désastre, les professionnels de la conservation craignent encore pour le sort de milliers de monuments moins prestigieux en Inde.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°177 du 26 septembre 2003, avec le titre suivant : Le Taj Mahal malmené

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque