Mercredi 20 février 2019

L’American Center se saborde

Un échec financier fatal après dix années d’erreurs et de difficultés

Le Journal des Arts

Le 1 mars 1996 - 822 mots

Depuis le 12 février, l’American Center a mis un terme à ses activités. Ainsi en a décidé son conseil d’administration. La totalité du personnel sera licencié à l’exception de Marie-Claude Beaud, \" executive director \", qui doit procéder à la vente du bâtiment de Franck Gehry, au remboursement des dettes, puis imaginer un American Center \" nomade \".

PARIS - "Je savais que la situation était difficile, mais je ne l’imaginais pas aussi désespérée", nous confiait il y a moins d’un an Marie-Claude Beaud (lire le JdA n°14, mai 1995). Aujourd’hui, elle ne peut que constater, amère, l’échec de ce pari, il est vrai insensé.

Lorsque l’ancienne directrice de la Fondation Cartier décide d’en prendre les commandes, le navire a déjà jeté l’ancre rive droite à Bercy. La totalité du produit de la vente du site de Raspail a été engloutie dans le projet de Franck Gehry, soit 220 millions de francs. Alors, l’American Center ne dispose plus de fonds propres. Pis, manquent encore 10 millions pour achever certains espaces et équipements et 19,5 millions pour rembourser le terrain à la Ville de Paris, dans le cadre d’un protocole à nouveau en cours de renégociation. Comment bâtir une programmation dans de telles conditions ?

Aucune aide de l’État américain
"Au printemps dernier, nous avons pu obtenir la conversion d’un legs conditionnel et obtenir ainsi 15 millions de francs qui ont permis de bâtir un programme. Nous pensions créer le désir… Au total, plus de 150 000 personnes ont fréquenté le Centre. Il nous a permis de tenir jusqu’à fin 1995. Sans lui, nous aurions fermé plus tôt", affirme aujourd’hui Marie-Claude Beaud. Effectivement, le conseil d’administration avait arrêté dès 1995 le principe de la vente du nouvel immeuble : dans le meilleur des cas, à un investisseur qui aurait conservé l’American Center pour locataire à des conditions "non lucratives", dans l’hypothèse la moins favorable, au prix coûtant à un tiers avec, pour faciliter l’opération, l’obtention de prêts relais. Aucune de ces solutions n’a pu aboutir.
 
Fondation à but non lucratif, l’American Center n’a jamais reçu un dollar de l’État fédéral américain. Pamela Harriman, ambassadeur en France, a déploré la fermeture et estimé que le bâtiment demeurerait comme un témoin de l’art américain ! Madame Harriman n’a jamais honoré de sa présence le conseil d’administration du Centre, dont elle était membre… Unique au monde, ce centre ne pouvait donc espérer que des financements privés. Or, les particuliers américains n’ont pas plus répondu aux sollicitations par marketing direct que les institutions culturelles américaines – tel le Guggenheim Museum – aux offres de partenariat. Quant aux  négociations engagées avec Microsoft, Apple et Toshiba, elles se sont éternisées et ne semblaient pas devoir aboutir. "Jusqu’aux artistes américains eux-mêmes qui ne se sont pas mobilisés", lâche Marie-Claude Beaud, qui ajoute : "sans désir et sans conviction, une politique culturelle est vouée à l’échec".

La vente du bâtiment de 18 000 m2, inauguré très médiatiquement il y a moins de deux ans par Hilary Clinton et Jacques Toubon, pourrait rapporter au mieux, selon les spécialistes de l’immobilier parisien, 130 à 150 millions de francs. La configuration spécifique de ses neuf étages, son théâtre de 400 places… impliquerait d’importants réaménagements pour l’acquéreur. Les élus communistes de la capitale suggèrent de le transformer en "hôpital de moyen séjour" ! Parmi les premiers candidats sérieux à s’être déjà manifestés, se trouverait toutefois le Goethe Institut parisien.

"Les gens ne vous croient pas quand vous leur dites que vous êtes très malade ; ils prennent conscience de la gravité d’une situation au moment de la disparition". Marie-Claude Beaud fait la cruelle expérience d’un management et d’une gestion privés pour le moins critiquables. Le départ de Montparnasse, la conception d’un centre culturel multifonctionnel à la façon des maisons de la culture françaises des années soixante, le choix du quartier de Bercy encore à ce jour enclavé, mais davantage encore la dérive financière du projet de Gehry et la sous-évaluation de ses coûts de fonctionnement (estimés 10 millions de francs au lieu de 30) auront été fatals à une structure exclusivement privée, démunie de capitaux propres.

Trop de subventions tue la culture française
Quant aux velléités du conseil d’administration qui attend de sa directrice "une redéfinition du fonctionnement et de la mission du centre", quel crédit leur accorder ? Il s’agirait d’inventer un centre hors-les-murs. Avec une dizaine de millions de francs de revenu annuel du capital, il serait nomade, intervenant avec d’autres partenaires au niveau de la production et de la création artistiques plutôt qu’à celui de la diffusion… et de rêver toutefois à un lieu comme la Manufacture des Œillets à Ivry, qui accueillerait certaines activités. À moins d’imaginer un "American Center" virtuel !

"Trop de subventions tue la culture française", écrivait en janvier le New York Times, reprenant ainsi un thème en vogue dans certains milieux américains. Cette polémique, curieuse, sur le financement de la vie artistique, trouve avec la faillite de l’American Center, matière à réflexion.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°23 du 1 mars 1996, avec le titre suivant : L’American Center se saborde

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