Mercredi 18 septembre 2019

Les collections d’une banque

La Deutsche Bank, « Auf Papier »

Deux mille œuvres réparties dans deux immenses tours

Le Journal des Arts

Le 1 avril 1994 - 930 mots

« Auf Papier », signifie « Sur papier » en allemand. La Deutsche Bank de Francfort – un géant de la finance en Europe – a choisi cette désignation elliptique pour présenter l’imposante collection d’art contemporain qu’elle a réunie depuis huit ans.

FRANCFORT - Sous forme de dessins, de gravures, de collages, d’aquarelles, de gouaches et de photographies, les courants artistiques les plus divers sont représentés : ainsi Joseph Beuys et avec lui les membres du mouvement "Fluxus", Erwin Heerich et Marcel Broodthaers côtoient Horst Antes ou Walter Stohrer, figures de proue de l’école figurative Grieshaber de Karlsruhe. Les productions de Günther Uecker (vastes surfaces blanches ponctuées de clous), d’Otto Plene ou d’Heinz Mack, tous trois leaders du mouvement "Zéro", se mêlent à celles des "Neue Wilden" (Nouveaux Sauvages) ou néo-expressionnistes, aux œuvres moins illustratives et plus proches d’une noire réalité que ne le sont celles de "Die Brücke" ou de "Der Blaue Reiter". Point commun des artistes sélectionnés : une origine allemande, ou pour le moins une forte imprégnation germanique, à l’instar du Belge Marcel Broodthaers, Allemand d’adoption qui choisit Dusseldorf comme lieu de travail. Ils sont tous là sur papier, placardés sur les murs de la Deutsche Bank.

Deux mille œuvres
Riche de ses deux mille œuvres, la collection s’est installée en 1986 en même temps que le personnel de la banque. La Deutsche Bank inaugura alors son nouveau siège : deux immenses tours jumelles plantées au cœur de Francfort. Le Dr. Zapp, directeur de la banque, décida de tapisser chaque étage de papiers peints. Et pas n’importe lesquels. Ceux de Joseph Beuys au 37e étage de la tour B et ceux de Horst Antes au 25e étage de la tour A. Chaque artiste, une vingtaine de ses travaux aux murs, monopolise un étage avec, en guise de présentation, une biographie sommaire et son portrait tiré en noir et blanc par le photographe Benjamin Katz. Les employés ne circulent plus entre les étages mais entre les artistes. On monte chez Lupertz ou on descend chez Dokoupil !

Le Dr. Zapp a voulu une disposition chronologique de la collection : les artistes les plus âgés côtoient la Direction au sommet des tours, tandis que les plus jeunes se voient attribuer les étages inférieurs. L’intégration de la collection a soulevé des problèmes techniques. Humains aussi. Il a fallu familiariser l’univers de la banque avec celui plus fantasque de l’art contemporain. Les productions contemporaines peuvent apparaître aux yeux des employés de banque comme autant de preuves d’esprits dégénérés. Et la mise à bien de ce projet en a fait ricaner certains. Un vulgaire balai a ainsi été apposé à l’un des murs de la banque avec cette inscription : "Ceci est de l’art". Il y a des Marcel Duchamp qui s’ignorent.

Les initiatives se sont multipliées afin d’affiner la sensibilité artistique des employés. Une bibliothèque a été constituée, où chacun peut venir consulter monographies et catalogues, et une "Artothèque" a été créée. Par "Artothèque" on entend une vaste salle où sont entreposés des œuvres sur papier destinés à être prêtés à chaque employé désireux de décorer son bureau. Ces initiatives sont le fruit du travail assidu d’une équipe de professionnels : la "Kunstteam "– littéralement "équipe de l’art" – qui s’est employée ces dernières années à enrichir la collection de la Deutsche Bank. Tous les semestres, le Pr. Klaus Gallwitz du Stadelmuseum de Francfort, le Pr. Peter Boye de la Staatsgalerie de Stuttgart, le galeriste Wolfgang Wittrock, le Dr. Zapp, ainsi que Friedhelm Hütte et le Dr. Ariane Grigoteit, conservateurs, se réunissent à Munich dans la galerie de Fred Jahns.

C’est en effet dans la capitale bavaroise qu’ont été rassemblés, trois mois durant, les travaux sélectionnés dans des galeries, lors de visites de foires (Cologne, Francfort, Hambourg, Düsseldorf), d’écoles ou d’ateliers. Le mot de la fin revient au Dr. Zapp. Bien que la collection de la "maison mère" de Francfort soit achevée, la "Kunstteam" poursuit sa politique d’acquisition, afin d’enrichir les réserves de "l’Artothèque" et de suppléer aux demandes de ses cinq cents filiales réparties aux quatre coins du monde. Certaines ne désirent pas acquérir de productions contemporaines. D’autres, au contraire, se montrent extrêmement enthousiastes, à l’instar des filiales des "Neue Länder", avides de s’informer de ce qui faisait à l’Ouest. Bien souvent, pour découvrir des artistes qui avaient fui leur pays quelques années plus tôt.

Les secrets des étages supérieurs
Si une agence étrangère le désire, la "Kunstteam" tente d’établir un subtil mélange de productions allemandes et d’œuvres du pays, comme à Paris où se mêlent des ouvrages de Gerhard Richter, Werner Buttner, Marcel Broodthaers et des travaux de Jean-Charles Blais, Robert Combes ou Hervé Di Rosa. Cette volonté d’ouverture se manifeste également par l’organisation d’expositions à l’extérieur de la banque. En Allemagne bien sûr, où les conservateurs organisent en ce moment même des manifestations à Francfort et à Berlin, mais aussi à travers l’Europe (notamment en France et en Italie).

L’initiative du Dr. Zapp a fait figure d’exemple. La Deutsche Bank a vite inspiré ses confrères : la Dresdner Bank possède, elle aussi, sa collection d’art contemporain, complétée par quelques tableaux anciens ; la Deutsche Genossenschafts Bank, elle, s’est limitée aux photographies tandis que la Bayerische Bank s’est spécialisée dans la peinture italienne. Ils auront davantage de mal à copier les petits secrets du Dr. Zapp : la Direction se garde bien de révéler que les étages supérieurs, où elle s’est retranchée, abritent des toiles de maîtres. Plus question ici de vulgaires papiers. L’œil se délecte d’huiles sur toile de Kirchner, Beckmann ou Kandinsky. Les grands banquiers préfèrent les valeurs sûres.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°2 du 1 avril 1994, avec le titre suivant : La Deutsche Bank, « Auf Papier »

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