Mercredi 30 septembre 2020

L’ACTUALITÉ VUE PAR

Jérôme Sans et José-Manuel Gonçalves : « Nous faisons de l’urbanisme culturel »

Directeurs artistiques du projet culturel du Grand Paris Express

Jérôme Sans est critique d’art et ancien directeur d’institutions artistiques. Cofondateur du Palais de Tokyo (2002) et codirecteur jusqu’en 2006, il a été commissaire de nombreux événements et installations : la Nuit blanche, les Rives de Saône, la Biennale de Lyon… José Manuel Gonçalves est directeur du Centquatre, à Paris. Ancien directeur de la Ferme du Buisson, à Noisiel (77), il a également été commissaire de la Nuit Blanche (2014).

En juin 2015, leur tandem, associé à Laure Confavreux et à l’agence Eva Albarran, a été choisi pour assurer la direction artistique du Grand Paris Express. Tout au long de 200 km de voies qui permettront d’ici 2030 de relier 68 stations faisant le tour complet de l’agglomération parisienne, l’équipe est chargée de penser une programmation culturelle et artistique festive durant le chantier, et pérenne après l’inauguration de chaque gare.

Vous travaillez ensemble depuis un an. Comment s’est formé ce duo ?
Jérôme Sans : C’était une évidence. L’ampleur de ce projet inédit, l’un des plus grands projets d’aménagement urbain depuis les travaux menés par le baron Haussmann, mérite que l’on soit au moins deux directeurs artistiques pour le porter. Deux visions de deux directeurs artistiques entourés d’experts associés comme la base opérationnelle qui s’additionnera tout au long du projet de ceux qui font le quotidien des territoires et de ceux qui le construisent. Certains ont encore du mal à comprendre la dimension de ce projet dont la surface fait une fois et demie celle de Paris. Son originalité est d’avoir mis au cœur de l’ADN de ce projet la création, en impliquant des architectes, designers, à une direction artistique pour accompagner la mutation urbaine que le Grand Paris Express (GPE) va permettre.
José Manuel Gonçalves : Nous avons une complémentarité d’approche, historique, territoriale. Par nos expériences respectives, nous proposons une synthèse assez proche de l’idée du Grand Paris Express (GPE), une philosophie commune pour le réseau, mais un architecte, un geste et un projet propres à chaque gare, à chaque territoire. Cette complémentarité doit nous éviter trois écueils : ni parachuter des œuvres sur 68 stations, ni procéder à une commande publique systématique, ni produire partout les mêmes schémas d’œuvre collective. Il faut trouver ce qui sied le mieux à chaque lieu.

Quelles sont les villes du monde dont l’urbanisme vous inspire pour penser le rapport culturel entre centre et périphérie ?
J. S. : Pékin, où les notions de centre et de périphéries ont disparu. C’est une ville monde de 150 kilomètres de diamètre, où la mobilité n’est culturellement jamais un obstacle. À moindre échelle, mais plus proche de nous géographiquement et culturellement, il y a Londres, évidemment, une des métropoles européennes, où l’idée même de centre est obsolète.
J. M. G. : Il y a São Paulo, dans une certaine mesure, même si en termes d’urbanisme tout n’est pas un exemple. Mais il y a surtout Medellin, notamment en ce que la dimension culturelle a permis de changer le rapport à la ville.

Votre contrat dure six ans (renouvelables), mais le chantier va durer quinze ans. Comment profite-t-on d’une telle échéance ?
J. S. : Nous raisonnons à une échelle plus courte, pas à pas, gare après gare.
J. M. G. : À Clamart, nous avons testé une forme de prototypage de notre méthode. Nous avons soixante chantiers à mettre en place d’ici 2020, il est impossible d’avoir une vision totale. Nous ne faisons que préparer le travail de ceux qui nous suivront. En 2022 nous aurons terminé le premier « sourire » du Grand Paris : les seize premières gares du réseau Sud de Paris, en forme d’immense smiley. Sur six ans, on aura déjà atteint l’échelle d’une biennale, voire d’une Exposition universelle…
J. S. : … à la différence que l’on n’écrit pas un livre définitif, mais une partition qui doit pouvoir se renouveler et se réinventer dans la durée.

Comment le traduit-on en termes artistiques ?
J. M. G. : Pensez à des projets comme celui de Superflex, le collectif danois qui va continuer ses interventions sur les chantiers pendant encore six ans. Dans la même logique, les mises en lumière de Pablo Valbuena vont non seulement continuer, mais évoluer au gré de chaque territoire, de chaque saison. On peut aussi penser aux balades urbaines que nous avons initiées. Rien ne s’arrête, comme un film à la Godard, par séquence, qui peut se réinventer à chaque endroit.

Comment est bâti le budget dont vous disposez pour la programmation culturelle, au sein des 24 milliards du chantier total ?
J. M. G. : Nous fonctionnons différemment. Nous n’avons pas de pourcentage attitré. Une somme d’amorçage nous permet d’aller chercher des financements par l’intermédiaire d’un fonds de dotation. Ensuite, à chaque petite opération son budget propre, ce qui nous permet aussi de concevoir des choses qui soient à l’image de l’implication des acteurs locaux.

Va-t-on mesurer le succès des événements au public local ou à la capacité à attirer d’autres franciliens, notamment parisiens ?
J. M. G. : C’est un effet réseau qui est recherché. La question de validation par la presse et le public arrive après coup. À un moment, avec l’accumulation, la force d’impact sera telle que les curieux vont venir. À Clamart, pour la première pierre, malgré les inondations, la pluie, la grève, nous avons accueilli sept mille visiteurs contre cinq prévus. L’adhésion est réelle, et pour cause, ce projet va changer la vie de tous.
J. S. : Non seulement auprès du public local, mais aussi métropolitain, national, et international. Il existe plus de 270 lieux culturels aux abords des futures gares du Grand Paris Express, dont certains ont un public très affirmé, avec une résonance qui va bien au-delà du local. Notre mission créera une caisse de résonance de l’activité culturelle des territoires avec lesquels nous allons travailler.

Comment se concerte-t-on avec autant d’acteurs différents ? Traitez-vous directement avec les communes, avec les institutions culturelles existantes ?
J. S. : Notre travail est basé sur la concertation et la coconstruction, en impliquant des créateurs en dialogue avec non seulement ceux qui vont créer le métro du Grand Paris Express (architectes, designers, ingénieurs, etc.), mais aussi les habitants, les acteurs politiques, culturels, économiques du territoire.
J. M. G. : Beaucoup de centres d’art, de musées existent déjà sur le tracé du GPE. En rajoutant les scènes conventionnées en danse, en arts du cirque, art plastiques, théâtre, les écoles d’art… Le réseau est immense. Des artistes y travaillent déjà, souvent très bien, et ne sont en rien marginalisés sur leur territoire. Notre mission est donc d’abord de faire un inventaire colossal. Ce sont les acteurs locaux qui nous indiquent avec qui travailler. Nous sommes tour à tour des DRH, des directeurs techniques et des directeurs artistiques.

Sur 68 stations, y a-t-il une recette pour que chacune développe un projet artistique indépendant et pérenne ?
J. M. G. : Il n’y a pas de recette, par définition, puisque tout dépend des acteurs qui changent à chaque fois. Nous refusons la tentation de l’originel, de l’ontologique, il faut nous reposer sur l’existant.
J. S. : Il n’y a que du spécifique. Nous prenons en compte les éléments locaux mais dans une dimension globale.

Comment transforme-t-on une gare, lieu dans lequel on souhaite passer le moins de temps possible, en symbole d’un nouveau cadre de vie ?
J. S. : Nous ne travaillons pas uniquement sur les gares mais également sur les quartiers de gare. L’enjeu de la direction artistique et culturelle est de donner naissance à un patrimoine artistique métropolitain et de faire des gares et de leurs abords les nouvelles « places du Grand Paris », qui rayonneront à l’échelle métropolitaine, mais aussi internationale.
J. M. G. : Nous avons la chance d’avoir une mission qui nous demande de réfléchir à la place de l’imaginaire dans les grandes fonctions du quotidien. Nous faisons de l’urbanisme culturel. Il faut accepter la grandeur de cette ambition, c’est le paradoxe d’un projet où l’on passe constamment du devoir d’humilité à une vision prospective à trente ans, cinquante ans. Car au-delà de l’inauguration, ces lieux vont vivre, et transformer le rapport de plusieurs générations à ce qui va devenir de fait une grande métropole.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°460 du 24 juin 2016, avec le titre suivant : Jérôme Sans et José-Manuel Gonçalves : « Nous faisons de l’urbanisme culturel »

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