Dimanche 15 décembre 2019

Grande-Bretagne - La grande dépression

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 19 septembre 2011 - 869 mots

Alors que les suppressions de poste se multiplient, le gouvernement tente, malgré le scepticisme, de mobiliser les mécènes.

Un an après l’annonce des coupes budgétaires dans le secteur culturel, les Britanniques peuvent déjà commencer à en mesurer les effets. Depuis l’automne 2010, le gouvernement conservateur de David Cameron a imposé à la Grande-Bretagne une cure d’austérité drastique de ses finances publiques. Comme les autres, le ministère de la Culture, des Médias et des Sports – dont le budget était déjà vampirisé par l’organisation des Jeux olympiques de Londres, en 2012 –, a été sommé de réduire ses dépenses de 25 % d’ici à 2014, passant de 1,4 à 1,1 milliard de livres sterling (1,6 à 1,2 milliard d’euros). Selon les directives ministérielles, l’effort sera d’abord supporté par l’administration, avec une réduction de 41 % des coûts du secteur culturel d’ici à 2015, soit un objectif de 116 millions de livres (134,7 millions d’euros) d’économie. La propre administration d’un ministère surnommé, non sans dédain, « le ministère du plaisir », devra réduire ses dépenses de 50 %. L’impact sur l’emploi sera sévère : un tiers des postes de fonctionnaires culturels – sur un total de près de 590 000 – seront supprimés. À cet effet, la mesure a été accompagnée d’une réforme des structures administratives. Le Conseil des musées, des bibliothèques et des archives fusionnera ainsi, dès mars 2012, avec le Conseil des arts, l’« Arts Council of England », qui voit lui-même son enveloppe se réduire de 50 %, privant 206 structures (sur 849) de financement.

Musées nationaux épargnés
Ces arbitrages pourraient signifier que le choix a été fait de sacrifier l’emploi dans l’administration plutôt que de trop affaiblir les institutions culturelles. La réalité est pourtant tout autre. Si les musées nationaux ont été relativement épargnés, avec une coupe de 15 %, c’est d’abord parce qu’ils ont été contraints de ne pas remettre en cause le sacro-saint principe de la gratuité d’accès à leurs collections permanentes qui les prive de précieuses recettes de billetterie. Cela alors que le Trésor leur bloque l’accès au fonds de réserve des musées, qui atteint un montant de 285 millions de livres (331 millions d’euros). Jeremy Hunt, le secrétaire d’État à la Culture, bataille toutefois pour en obtenir en partie le déblocage. Car une étude portant sur 140 musées britanniques (The Impact of Cuts on UK Museums, « L’impact des coupes sur les musées du Royaume-Uni »), publiée en juillet 2011 à l’initiative de l’Association des musées britanniques – dans le respect de la confidentialité des répondants – révèle déjà les effets désastreux de cette cure d’austérité. Par rapport à avril 2010, 58 % des musées interrogés confirment avoir subi une baisse substantielle de leurs subventions, et 20 % de ces musées des coupes de plus de 25 % ! Un cas fait aussi frémir : celui du Design Museum de Londres, privé de 65 % de ses ressources publiques. Dans tous ces établissements, des décisions ont dû être prises : la moitié d’entre eux ont réduit leurs personnels – la proportion de bénévoles pouvant désormais atteindre jusqu’à 47 % des effectifs de certains musées ; 29 % ont diminué le nombre de leurs activités (expositions, conférences…) et un quart d’entre eux ont restreint leurs horaires d’ouverture. Les arbitrages du ministère sont d’ores et déjà critiqués. Un rapport très sévère, publié en mars 2011 par le très sérieux National Audit Office, la Cour des comptes britannique, fustige notamment l’absence d’étude d’impact financier préalable aux réformes. Le coût d’annulation des baux n’a ainsi pas été pris en compte avant de décider de la refonte des structures administratives.
Le ministre Ed Vaizey et son secrétaire d’État à la Culture tentent donc de séduire les philanthropes. Une somme de 55 millions de livres (63,6 millions d’euros) de fonds publics a ainsi été débloquée, y compris par le biais de la Loterie nationale, pour la création d’un fonds de dotation destiné à alimenter les institutions culturelles, l’État s’engageant à doubler systématiquement les mises privées. Mais les observateurs dénoncent un choix dont les conséquences ne se mesureront que sur le long terme, sans résoudre dans l’immédiat le problème de l’assèchement des crédits. D’autant que la conjoncture demeure mauvaise. Selon une étude récente, l’investissement du secteur privé dans la culture aurait baissé de 3 % en 2010 pour atteindre un volume de 658 millions de livres (761 millions d’euros), les entreprises ayant diminué de 11 % leur engagement. Seuls les musées s’en sortent, avec une hausse de 13 % permettant de dégager 94,7 millions de livres (109,6 millions d’euros) en valeur, principalement grâce aux dons individuels et aux fondations. Le gouvernement travaille également sur le levier fiscal : le Trésor a ainsi lancé une consultation sur l’amélioration de la fiscalité du don d’œuvres d’art aux institutions publiques. Car si la fiscalité est attractive en Grande-Bretagne, elle ne l’a jamais été au profit de la culture. Un signe, une fois encore, que le plus petit des ministères britanniques peine à peser sur les arbitrages gouvernementaux

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°353 du 23 septembre 2011, avec le titre suivant : Grande-Bretagne - La grande dépression

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