Mercredi 13 novembre 2019

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Gérard Collomb : « Le complexe par rapport à Paris, totalement derrière nous »

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 29 novembre 2011 - 1794 mots

Professeur agrégé de lettres, Gérard Collomb est entré en politique en 1977. Il est maire de Lyon et président du Grand Lyon (communauté urbaine) depuis 2001, tout en étant sénateur du Rhône depuis 1999. Très tôt entré au parti socialiste, il fait actuellement partie de l’équipe de campagne de François Hollande, candidat à la présidentielle de 2012.

Jean-Christophe Castelain : Lyon a été un candidat malheureux pour la capitale culturelle 2013. Quel était l’objectif de cette candidature ?
Gérard Collomb : À l’époque, on en était aux prémices du nouveau quartier de la Confluence et plus généralement de la régénérescence des quartiers périphériques de l’agglomération, ceux qui avaient vu leurs industries péricliter dans les années 1960-1970 laissant de gigantesques friches industrielles. L’art et en particulier l’art contemporain nous semblaient pouvoir être la préfiguration de cette rénovation du territoire. Par exemple sur la Confluence, où depuis nous avons construit 400 000 m², le premier bâtiment investi a été la Sucrière avec comme figure de proue la Biennale d’art contemporain. Cette décision-là a été fondatrice.

Aujourd’hui, c’est un scénario semblable que l’on réécrit lorsque, à la cité Tase de Vaulx-en-Velin en cours de réhabilitation, on repositionne pour la première fois la Biennale d’art contemporain de Lyon. En effet, cette ancienne fabrique de soie artificielle se situe au cœur d’un projet de 500 hectares à Vaulx-en-Velin. Dans quatre ans, ce quartier deviendra l’alter ego, à l’est, de ce qu’est la Confluence aujourd’hui. Il y a donc, pour moi, un lien entre l’art contemporain et la ville en renouveau. C’est une façon de défricher les territoires. D’emmener, par l’art, les habitants d’une ville à découvrir de nouveaux lieux, à les regarder autrement. L’art, c’est ce qui peut permettre de tirer des parties de la ville de leur ghetto. C’est cette volonté-là que nous portions avec la candidature de Lyon 2013 autour des nouvelles émergences urbaines. Hélas, j’ai cru comprendre que le choix ne reposait pas que sur des critères culturels puisque les trois candidatures les plus solides, Bordeaux, Toulouse et Lyon n’ont pas été retenues.

J.-C. C. : Quels sont les budgets « culture » de la Ville et de la Communauté urbaine ?
G. C. : La Ville de Lyon consacre 20 % de son budget à la culture, soit 100 millions d’euros. Cela nous place loin devant d’autres villes. Et encore, je ne prends pas en compte les commandes publiques qui sont nombreuses chez nous. À l’intérieur de ce montant, la dotation aux six musées et à l’école nationale des Beaux-arts est de 23 millions d’euros. Le Grand Lyon (communauté urbaine) finance pour sa part les biennales (Biennale de la danse et Biennale d’art contemporain) à hauteur de 2,68 millions d’euros, et le Festival du cinéma Lumière 2012 pour un montant de 1,1 million. Ces dotations seront sensiblement les mêmes en 2012, contrairement à ce qui se passe dans de nombreuses grandes villes européennes où l’on coupe dans les budgets de la culture.

Si nous pouvons continuer à financer à une telle hauteur la culture, c’est parce que, par ailleurs, on a « serré très fort les boulons » pour ce qui est de nos budgets de fonctionnement. C’est ce qui a permis, par exemple, à la Ville de Lyon de réduire sa dette qui est passée de 430 millions d’euros à mon arrivée à 370 millions d’euros en 2011. Quand on sait que pour 1 euro public nous essayons de récupérer 6 à 7 euros d’argent privé, on voit quels sont les ressorts du dynamisme de la Ville.

J.-C. C. : Justement, on se souvient de l’acquisition de La Fuite en Égypte de Poussin avec le soutien de mécènes privés. Quelle est la politique d’acquisition ?
G. C. : Elle se poursuit. Nous sommes en train d’acquérir une huile sur toile de Pierre Soulages, de 1967, pour le Musée des beaux-arts. Le prix d’acquisition de 1,07 million d’euros est couvert par une subvention du [Fonds régional d’acquisition des musées] Fram (200 000 euros), mais aussi par le mécénat du Club du Musée Saint-Pierre (570 000 euros) et une participation de la Ville (300 000 euros). L’engagement de la Ville sur cette acquisition rend possible l’achat par les mécènes de deux autres œuvres de Pierre Soulages Brou de noix sur papier (1947) et Peinture (25 février 2009), « triptyque » qui rejoindront les collections du musée au début du mois de mars 2012, à l’occasion du nouvel accrochage des collections d’art moderne. En octobre 2012, le musée consacrera une importante exposition à l’artiste en partenariat avec la Villa Médicis, à Rome.

J.-C. C. : Avez-vous le projet de regrouper les musées municipaux dans un établissement public de coopération culturelle (EPCC) ?
G. C. : L’école d’art est passée il y a un an en EPCC. Nous sommes ouverts à tout. Notre choix se fait en fonction de la souplesse de la gestion, et du rapport qualité-prix ! Mais, pour l’instant, nous n’avons pas de projet de regrouper les musées dans un établissement public. Grâce à la personnalité de nos deux directeurs, tout fonctionne très bien, pourquoi bouger ? Par contre, nous avons une exigence forte vis-à-vis de ces institutions, comme de toutes les autres institutions de la Ville : nous leur demandons de travailler ensemble afin que, sur chaque événement, nous puissions créer des synergies.

J.-C. C. : Ne craignez-vous pas la concurrence de la Triennale de Paris qui aura lieu, en 2015, en même temps que la Biennale de Lyon ?
G. C. : Certes ! Mais il y avait la Biennale de Venise en même temps que celle de Lyon, et quand je regarde tous les articles de la presse internationale, je constate que Lyon ne s’en sort pas trop mal. Si on supporte la comparaison avec Venise, alors pourquoi pas avec Paris ? La concurrence ne nous fait pas peur. En 2007, on pouvait avoir des inquiétudes car la biennale n’était pas installée. Aujourd’hui, elle s’inscrit définitivement dans le panorama de l’art contemporain. En fait, je crois que Lyon a changé de catégorie. Nous nous sommes internationalisés. Notre public vient de toute l’Europe. Nos productions sont des productions croisées entre capitales européennes, et même au-delà des productions internationales. On a totalement dépassé la sphère nationale pour être désormais international. Lorsque Sylvie Ramond, la directrice du Musée des beaux-arts, fait de grandes expositions, elle les organise avec la coopération des plus grands musées du monde avec qui elle est en liaison constante, ce qui lui permet des prêts importants.

J.-C. C. : Donc plus de complexe ?
G. C. : Le complexe par rapport à Paris est totalement derrière nous ! C’est même l’inverse qui est en train de se produire. Ce sont des Lyonnais qui travaillent à la Gaîté Lyrique de Paris. La Nuit blanche a été créée car Anne-Sylvie Schneider [directrice de l’information et de la communication de la Ville de Paris] est venue voir la Fête des lumières à Lyon. Vélib’ est la reprise des Velo’v à Lyon. Frédéric Mitterrand [ministre de la Culture] est venu récemment à Lyon, il nous a parlé de son idée de « cité de la gastronomie » et m’a proposé de la réaliser à Lyon. Un projet que nous allons explorer, dans la mesure où nous avions déjà travaillé sur cette thématique, et où Lyon a évidemment un patrimoine gastronomique considérable. Plusieurs endroits sont possibles. L’hôtel-Dieu que nous sommes en train de requalifier, la Confluence, ou la Part-Dieu où nous avons un projet de reconstruction urbaine de 1 million de mètres carrés.

J.-C. C. : N’aviez-vous pas, à l’époque, émis des réticences à l’égard du Musée des confluences qui appartient au Département ?
G. C. : Je n’ai jamais dit que je n’étais pas favorable. Simplement, je n’aurais peut-être pas fait ce type de musée à cet endroit-là. Il y avait deux projets à l’époque. Une œuvre forte, qui impose sa masse dans la Confluence, et une autre plus minimaliste, qui, à mon avis, se serait beaucoup mieux insérée dans le paysage, car c’est le paysage qui doit guider l’architecture. J’ai appris cela de Renzo Piano. Aujourd’hui, le musée est un peu isolé à la pointe de la presqu’île. Notre défi sera de le relier à la Confluence. La Maison de la danse va justement se trouver par-là.

J.-C. C. : Vous semblez peu vous mettre en avant sur la scène culturelle, contrairement à d’autres maires. Est-ce délibéré ?
G. C. : Pourtant on me reproche parfois le contraire. D’être trop interventionniste dans le choix des responsables culturels. Récemment, par exemple, pour Dominique Hervieu qui a pris la tête de la Maison de la danse pour succéder à Guy Darmet. Cependant je ne veux pas faire croire que, la culture, ce serait seulement moi. Il y a un adjoint à la culture très compétent à Lyon ; c’est lui qu’il convient de mettre en avant. C’est aussi une question de respect vis-à-vis des directeurs des institutions. On a de tellement bons directeurs dans tous les domaines !

Être maire, c’est d’abord cela : savoir s’entourer des meilleurs dans leurs domaines. Je peux, pour cela, me reconnaître une qualité : la curiosité. Je regarde, un peu partout dans le monde, tout ce qui fait bouger les lignes. Si on a une belle architecture à Lyon, c’est parce que je vais regarder dans les villes européennes, mais aussi un peu partout dans le monde, le travail de tous les grands architectes. Je complète cela en parcourant les livres d’architecture et de peinture.

J.-C. C. : Le paysage vous inspire aussi, comme en témoigne l’aménagement des rives de Saône. Où en est-on ?
G. C. : C’est un projet. On veut réaménager les berges de la Saône depuis la Confluence jusqu’aux limites de la communauté urbaine, vingt-cinq kilomètres au nord. Nous avons voulu faire travailler en amont des paysagistes avec des artistes. C’est Jérôme Sans qui coordonne le projet côté art plastique avec des artistes tels que Tadashi Kawamata, Pascale Marthine Tayou, Jean-Michel Othoniel. Ce ne sont pas des œuvres d’art parachutées à posteriori comme on le voit trop souvent. Le territoire a été élaboré avec l’œuvre d’art. La première « séquence » devrait être ouverte au public au printemps 2014.

J.-C. C. : Vous êtes dans l’équipe de campagne de François Hollande. Le programme culturel du PS est encore peu développé !
G. C. : Je suis d’accord, mais j’espère qu’Aurélie Filippetti [députée PS de Moselle] et quelques autres vont s’atteler très vite à la tâche. François Hollande doit creuser la dimension urbaine et donc culturelle. Depuis les villes italiennes, l’art et la ville sont très liés. Les grandes villes qui rayonnent économiquement sont toujours des villes où rayonne la culture. Regardez, au XVIe siècle, quand Gènes domine, puis c’est Anvers, Paris, Londres… et maintenant les villes asiatiques. Or, ces villes sont porteuses d’image pour leur pays. C’est bien la France qu’il s’agit de promouvoir. Il faut évidemment travailler là-dessus.

Légende photo

Gérard Collomb - © photo Christelle Viviant - 2008 - Licence CC BY-SA 3.0 

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°358 du 2 décembre 2011, avec le titre suivant : Gérard Collomb : « Le complexe par rapport à Paris, totalement derrière nous »

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