Vendredi 14 décembre 2018

Feuilles de printemps

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 16 mars 2010 - 841 mots

Comme tous les ans à l’occasion de la Semaine du dessin, les institutions franciliennes sortent de leurs réserves leurs plus belles feuilles. Notre sélection à Paris et Chantilly.

Une scène en forme
de profession de foi. En 1658, année de sa conversion au calvinisme, Jacob Jordaens (1593-1678) esquisse une étrange composition, intitulée La Fabrication et l’adoration des idoles. Dans un atelier d’artiste, sous les yeux d’un mystérieux personnage corpulent, femmes, hommes et enfants se prosternent devant une Cérès tandis que plusieurs artistes sculptent. Inspiré du Livre d’Isaïe, le dessin est une critique non dissimulée du culte des images, en cette période où la Contre-Réforme catholique s’est imposée à Anvers.

Profitant de son statut de premier peintre du pays, Jordaens affiche alors ses convictions réformistes et l’image passe pour avoir servi la propagande calviniste. Mais la présence de la figure de Cérès interroge. Faut-il y voir une forme d’autocritique de l’artiste, lui-même créateur de telles images païennes ? Cette grande feuille est présentée temporairement au cabinet des dessins Jean-Bonna de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, parmi une sélection de dessins flamands illustrant l’esthétique baroque.

Vibrations
Outre neuf autres Jordaens, qui permettent de suivre l’évolution de sa carrière, sont exposés quelques dessins de Rubens (1577-1640), parmi lesquels une Étude d’homme nu pour un Baptême du Christ – jusque-là donnée à Sebastiano Del Piombo et qui vient d’être rendue à Rubens –, mais aussi de rares Van Dyck (1599-1641). Dans le Martyre de sainte Catherine, l’Étude de saints ou encore le Portrait de Gerard Seghers, le célèbre portraitiste y apparaît comme un virtuose du dessin, capable de faire vibrer la feuille par de violents contrastes d’ombre et de lumière mais aussi de varier l’épaisseur de son trait, quitte à réduire parfois la forme à quelques lignes.

Changement d’atmosphère à la Fondation Custodia (Institut néerlandais) où ont été réunis les plus beaux dessins français du prestigieux ensemble constitué par l’amateur néerlandais Frits Lugt (1884-1970) et enrichi par les directeurs successifs de sa fondation, installée depuis 1947 à Paris. De Claude le Lorrain à Edgar Degas, ces feuilles, exposées en 2009 à la Frick Collection de New York et dont la présentation est ici complétée par une trentaine de numéros (hors catalogue), n’avaient pas été montrées à Paris depuis 1980.

Elles forment un panorama éclectique qui fait la part belle aux grands noms, de Watteau à Delacroix en passant par Greuze et Millet, mais aussi à quelques artistes moins connus, Lugt ayant toujours privilégié la qualité des feuilles. L’amateur s’attardera notamment sur Le Boulevard (vers 1760) de Gabriel de Saint-Aubin (1724-1780), grand dessin au trait vif ayant appartenu aux Goncourt ; sur l’Autoportrait à la pierre noire de Fragonard (1732-1806) ; ou, pour le XIXe siècle, sur un paysage japonisant inédit de Géricault (1791-1824).

Cet ensemble, marqué par un goût prononcé pour le paysage, est aussi placé sous les auspices de Pierre-Jean Mariette (1694-1774), célèbre éditeur-libraire et collectionneur dont le portrait par Cochin, acheté en 1921, a été le premier dessin français de la collection Lugt.

C’est au cours de cette même année que Lugt a publié l’ouvrage qui allait le rendre célèbre, Les Marques de collections de dessins et d’estampes. Augmenté en 1956, ce répertoire a fait l’objet d’une précieuse actualisation par la Fondation Custodia, qui y travaille depuis 1999 en association avec le Rijksbureau voor Kunsthistorische Documentatie de La Haye, le département des Arts graphiques du Musée du Louvre et le Centre allemand d’histoire de l’art à Paris.
 
Dès le 24 mars, une nouvelle version sera disponible en ligne gratuitement (www.marquesdecollections.fr). Cet événement pour le monde des amateurs de dessins a inspiré le thème d’une exposition au Musée Condé, à Chantilly.

Un choix de dessins de Dürer, Primatice, Poussin, Rembrandt ou encore Delacroix, ayant appartenu à dix-sept grands collectionneurs avant d’être acquis par le duc d’Aumale, a été fait par Nicole Garnier, la directrice du musée. Leurs marques, apposées avec plus ou moins de discrétion sur les dessins, permettent d’identifier les plus grands amateurs, du banquier Jabach (1618-1695) au peintre Reynolds (1723-1792), sans oublier l’incontournable Mariette ou encore Vivant-Denon (1747-1825), premier directeur du Musée du Louvre.

La marque de ce dernier pourrait passer pour un manifeste. Elle réunit le crible et la fourmi, « allégorie à la patience continuelle de l’amateur qui doit rejeter tout ce qui ne peut être utile », selon la formule de Lugt.

LE BAROQUE EN FLANDRES : RUBENS, VAN DYCK, JORDAENS, jusqu’au 7 mai, Cabinet de dessins Jean-Bonna, École nationale supérieure des beaux-arts, 14, rue Bonaparte, 75006 Paris, tél. 01 47 03 50 00, www.beauxartsparis.fr, tlj 13-18h.
Catalogue, Emmanuelle Brugerolles et Camille Debrabant, 157 p., 22 euros, ISBN 978-2-84056-322-8

DE WATTEAU À DEGAS, DESSINS FRANÇAIS DE LA COLLECTION FRITS LUGT, jusqu’au 11 avril, Institut néerlandais, 121, rue de Lille, 75007 Paris, tél. 01 53 59 12 40. Catalogue, Colin Bailey, Susan Galassi, Maria van Berge-Gerbaud, 336 p, 200 ill., 45 euros, ISBN 978-90-78655-06-0.

PETITES MARQUES. GRANDS COLLECTIONNEURS, jusqu’au 5 avril, Musée Condé, domaine de Chantilly, 60500 Chantilly, tél. 03 44 27 31 80, tlj sauf mardi 10h30-17h, www.domainedechantilly.com

LE BAROQUE EN FLANDRES
Commissaire : Emmanuelle Brugerolles, conservatrice générale du patrimoine DE WATTEAU À DEGAS
Commissaire : Maria van Berge-Gerbaud, directrice de la Fondation Custodia
 
PETITES MARQUES. GRANDS COLLECTIONNEURS
Commissaire : Nicole Garnier, conservatrice en chef du patrimoine, chargée du Musée Condé

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°321 du 19 mars 2010, avec le titre suivant : Feuilles de printemps

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