Lundi 10 décembre 2018

« Au plus près du geste de l’artiste »

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 16 mars 2010 - 1436 mots

Entretien avec Carel van Tuyll, chef du département des Arts graphiques du Musée du Louvre. Il revient sur les problèmes majeurs autour de la conservation et de la restauration du dessin aujourd’hui.

Carel van Tuyll van Serooskerken dirige le département des Arts graphiques du Musée du Louvre depuis septembre 2004.

Riche de cinq années passées à l’Institut néerlandais de Florence au début des années 1980, cet ancien conservateur du Musée Teylers à Haarlem (Pays-Bas) est spécialiste du dessin italien, mais ne cache pas son goût pour l’école du Nord. Il est également membre de la commission qui a sélectionné les trois finalistes pour le Prix de dessin contemporain de la Fondation Daniel et Florence Guerlain.

Quelles avancées techniques de conservation avez-vous pu observer depuis vos débuts dans le métier ?
La conservation a fait des progrès considérables depuis une trentaine d’années. Auparavant, les méthodes étaient disparates, on ne restaurait pas les dessins à Paris comme on le faisait à Londres ou à Florence. Chacun avait ses propres recettes.

Depuis, les recherches ont avancé à très grand pas ; les innovations et les découvertes scientifiques sont désormais partagées.

À titre d’exemple, l’encre ferro-gallique, qui donne cette belle couleur brune aux dessins de Rembrandt et de Guercino, a toujours posé un gros problème de conservation. Ses composants (sulfate de fer) sont en effet corrosifs ; ils attaquent le papier et rongent la trame en profondeur. Plusieurs traitements ont été proposés dans le passé, dont certains convenaient peut-être aux documents d’archive, mais pas du tout aux dessins.

Ces dernières années, un groupe de travail européen, auquel le Louvre a participé aux côtés de nos collègues allemands, slovènes et néerlandais, a mis au point de nouvelles approches, de nouveaux traitements prometteurs. L’un des autres points essentiels réside dans le choix de restaurations « cosmétiques » ou non. Aujourd’hui, nous préférons nous concentrer sur les œuvres en péril et ne pas travailler sur l’aspect des œuvres.

Quel problème majeur de conservation rencontrent aujourd’hui les restaurateurs ?
La lumière, tout simplement. Jusqu’à nouvel ordre, nous sommes forcés de respecter la règle des « trois mois, trois ans », selon laquelle un dessin ne peut pas être exposé pendant plus de trois mois d’affilée, aux termes desquels il doit rester à l’ombre pendant un minimum de trois ans. Les vitres traitées contre le rayonnement ultraviolet offrent un avantage, mais elles ne bloquent en rien l’action de la lumière qui, au fil des ans, brûle les encres et les pigments et endommage la trame du papier de manière irrémédiable.

Le plus grand défi est de trouver le moyen d’éclairer un dessin sans l’abîmer. Et, parmi les autres domaines de recherche, la définition de ce qu’est un pastel ainsi que la mise au point d’un meilleur moyen de conservation restent encore problématiques.

Où en est le programme de numérisation des dessins du Musée du Louvre ?
La quasi-totalité de la collection du Cabinet des dessins est consultable en ligne, soit plus de 120 000 œuvres. D’ici à l’an prochain, j’espère que la version modernisée de cet inventaire informatisé, déjà disponible en interne et où figurent également les œuvres de la Collection Edmond de Rothschild, sera accessible au grand public.

Nous avons pu remarquer que les chiffres de fréquentation de cette base de données vont grandissant et ne correspondent pas forcément à une baisse des consultations dans la salle de lecture du département. En 2009, la salle a reçu plus de 2 000 visiteurs, soit deux fois plus qu’il y a quatre ans. Ce succès informatique ne doit pas faire oublier que cette salle reste ouverte à la consultation tous les jours, même le mardi lorsque le musée est fermé. Ce lieu doit rester vivant : les dessins sont là, et méritent d’être vus.

Est-il envisageable de reproduire certains dessins majeurs en fac-similé pour les exposer à longueur d’année, comme le fait le Musée de l’Albertina à Vienne (Autriche) ?
L’Albertina est un musée consacré au dessin et à l’estampe et qui a bâti sa réputation sur le prestige de ses collections ; aussi est-il logique pour cette institution d’offrir à ses visiteurs un florilège de ses œuvres les plus célèbres. Notre mission au Louvre est tout autre.

Nous préférons concentrer notre politique sur nos expositions temporaires organisées dans les salles Sully et Mollien, ainsi que nos présentations dans la salle d’actualité du département, soit huit à dix accrochages différents par an.

Les expositions consacrées au dessin sont de plus en plus nombreuses. À quoi doit-on cet intérêt ? Serait-ce lié au marché de l’art qui s’intéresse de plus en plus à cette spécialité ?
Ce phénomène est incontestable. Et l’expansion du marché du dessin l’est aussi. Mais je n’irai pas jusqu’à dire que le grand public s’intéresse au dessin car les prix sont à la hausse ! Ce grand nombre d’expositions révèle surtout la curiosité et la volonté des visiteurs d’être au plus près du geste premier de l’artiste, de découvrir sa pensée originelle avant qu’elle ne soit figée.

Cette volonté de découvrir les coulisses du travail d’un artiste est peut-être symptomatique de notre époque.

Quelle exposition rêvez-vous d’organiser ?
L’exposition de mes rêves est justement celle que nous préparons sur Claude le Lorrain, prévue l’an prochain. On connaît le peintre paysagiste, mais on ne connaît pas aussi bien le dessinateur. L’ensemble qui sera présenté réunira les plus belles feuilles du Louvre avec celles du Musée Teylers, deux collections qui, dans ce cas, se complètent à merveille. Nous montrerons également un certain nombre de peintures, que l’on pourra admirer à côté des études qui les préparent.

Quelles sont les grandes lignes de votre politique d’acquisition ? Bénéficiez-vous d’un mécène attitré pour le dessin ?
Le Musée du Louvre est particulièrement riche en dessins français et en dessins italiens. J’aurais donc tendance à vouloir étoffer les écoles du Nord parfois moins bien représentées. Grâce à des donations (venant en premier lieu de la Société des Amis du Louvre), à des dations et des achats, nous avons pu acquérir plusieurs feuilles importantes dans ce domaine, que l’on présentera cet été au public dans une exposition.

Pour ce qui est des mécènes, la société Canson est un soutien important du département, mais nous profitons aussi et surtout de la générosité d’un cercle d’amis et de donateurs. Parmi les acquisitions à mentionner, il faut citer les huit dessins choisis avec Georges Pébereau dans sa collection, et aussi un rare dessin du sculpteur Adriaen de Vries représentant Rodolphe II à cheval, une pièce que nous venons d’acquérir.

Quel est votre rôle au sein de la commission de sélection pour le Prix de dessin contemporain de la Fondation Daniel et Florence Guerlain, qui sera décerné dans le cadre du Salon du dessin ?
Nous sommes six spécialistes et amateurs des arts graphiques à œuvrer dans cette commission chargée de présélectionner trois artistes parmi lesquels le jury composé de neuf collectionneurs choisira le lauréat. Cette présélection s’opère au fil des visites dans les galeries, des dossiers reçus ou des rencontres.

Cette année, les trois finalistes sont Dove Allouche (France), Thomas Müller (Allemagne) et Catharina van Eetvelde (Belgique). Je ne suis évidemment pas spécialiste du dessin contemporain, mais je refuse de considérer le dessin ancien et contemporain comme des domaines à part. Si je ne sais pas vous décrire de tendance particulière dans la création contemporaine, je constate que les artistes qui s’adonnent au dessin en tant qu’œuvre à part entière, et pas uniquement préparatoire, sont de plus en plus nombreux.

Y a-t-il un artiste contemporain qui retienne particulièrement votre attention ?
Je pourrais citer Silvia Bächli, la première gagnante du Prix du dessin Daniel et Florence Guerlain en 2007. Je reste très attaché à cette artiste suisse dont l’œuvre est tout simplement extraordinaire. Mon goût est sans doute nordique. J’aime les compositions sobres, bien structurées, j’ai moins de sympathie pour le dessin onirique, surréaliste, même si parfois je peux me laisser séduire.

Quelle exposition de dessin, ancien, moderne ou contemporain, vous a-t-elle le plus marqué dernièrement ?
Il y a l’exposition « Bronzino » au Metropolitan Museum of Art [New York], qui réunit pour la première fois quasiment tous les dessins attribués à cet artiste, parmi lesquels plusieurs chefs-d’œuvre. « De Watteau à Degas » à l’Institut néerlandais, à Paris, propose une sélection magistrale de dessins français de la collection Frits Lugt [lire p. 19]. Mais aussi les excellentes présentations de dessins à l’École nationale des beaux-arts. Il y en a tellement…

LA SALLE DE CONSULTATION DU CABINET DES DESSINS est accessible au public tous les jours de la semaine, sur demande préalable. Renseignements : cabinet-des-dessins@louvre.fr ou 01 40 20 52 51. Pour la collection Rothschild : collection-rothschild@louvre.fr ou 01 40 20 50 32.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°321 du 19 mars 2010, avec le titre suivant : « Au plus près du geste de l’artiste »

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