Mardi 11 décembre 2018

Dessine-moi une collection

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 16 mars 2010 - 1051 mots

Le Musée de Grenoble expose les plus beaux dessins italiens anciens de son fonds d’art graphique après l’avoir minutieusement étudié et publié.

Engagé depuis plusieurs années dans un travail d’étude et de publication de ses collections, le Musée de Grenoble, après avoir mis à l’honneur son fonds graphique moderne et contemporain, se penche sur les dessins anciens qu’il conserve.

Cet ensemble, constitué de 3 500 feuilles datant du XVe au XVIIIe siècle, est étudié à la loupe par une équipe de scientifiques composée de : Éric Pagliano, conservateur du patrimoine ; Catherine Monbeig Goguel, directrice de recherche émérite (CNRS, Musée du Louvre/département des Arts graphiques) ; et Philippe Costamagna, directeur du Musée Fesch, à Ajaccio, aidés de Valérie Lagier, conservatrice en chef au Musée de Grenoble.

Ces spécialistes ont décidé de commencer leur minutieux travail avec les dessins italiens (800 feuilles), dont les plus beaux exemplaires sont aujourd’hui révélés au public. Sur la centaine de pièces exposées, deux tiers ont fait l’objet de nouvelles attributions, grâce, notamment, aux méthodes de recherche développées par Éric Pagliano.

Ce dernier s’est lancé, pour certaines pièces dont il n’a pas été possible de retrouver les peintures ou fresques finales, dans une « fouille artistico-stylistique », comme il définit lui-même sa démarche. Ainsi, afin de retrouver l’auteur du Saint Jérôme pénitent dans le désert avec saint François recevant les stigmates (1485-1490), longtemps donné au graveur allemand Heinrich Aldegrever avant d’être rattaché à l’école lombarde de la fin du XVe siècle, le conservateur a mené une véritable enquête.

Celle-ci démarre dans la vallée du Pô, où les artistes voyageaient d’un centre artistique à l’autre, se transmettant des styles développés à Ferrare ; caractéristiques dont témoigne le dessin, qu’il s’agisse du traitement des rochers, empilés comme des cubes au second plan, ou des arbres aux longues branches bifides.

Le style de cette étude, probablement réalisée pour une miniature ou un petit tableau de dévotion, a entraîné le conservateur sur la piste d’un spécialiste de l’enluminure, de la miniature – ou ayant fréquenté un tel atelier. Éric Pagliano en déduit cinq possibilités, puis procède par élimination pour ne retenir que deux artistes lombards ayant travaillé ensemble : Bernardo Zenale (1455/1460-1526) ou, plus vraisemblablement, Bernardino Butinone (connu à partir de 1473). « Pour moi, l’attribution, c’est une démarche : il faut faire fonctionner toute une machine, actionner le réseau des connaisseurs avant d’arriver au bon résultat », explique-t-il.

Accrochage à la Warburg
Non sans audace, Éric Pagliano propose, parvenu au terme de ses recherches, de donner par ailleurs à Guido Reni (1575-1642) cette Étude d’une tête d’homme barbu. Le conservateur rapproche le visage de la figure de l’un des apôtres représentés sur un tableau commandé à l’artiste pour l’église des Jésuites de Gênes, Sant’Ambrogio, une Assomption de la Vierge. Ce dessin, qui daterait ainsi de 1616, pourrait être ajouté à l’ensemble des cinq études préparatoires de tête exécutées par Guido Reni. La tâche s’est révélée moins ardue pour d’autres dessins.

La feuille représentant les cavaliers recto verso, auparavant attribuée à Salviati, a ainsi été sans peine redonnée à Giovanni Battista Naldini (1500-1591), après avoir fait le rapprochement avec la fresque de la Bataille de San Vincenzo de Vasari (conservée au Palazzo Vecchio, à Florence), dont l’artiste était un proche collaborateur. De même, une Figure féminine assise, avec deux enfants a été rendue au peintre génois Bernardo Strozzi (1581/1582-1644), un habitué de l’œil en amande et de ce type d’enfants aux joues gonflées.

L’Étude d’une tête de moine barbu vue de trois quarts droit a, quant à elle, été attribuée à Fra Semplice Da Verona (1589-1654), artiste entré dans les ordres qui utilisait la sanguine pour représenter les chairs et la pierre noire pour les cheveux, barbes et vêtements.

Quant aux Trois jeunes garçons – Étude pour un Mariage de la Vierge, donné jadis à Bernardino Poccetti, il s’agirait plutôt du dessin d’un autre Florentin de la même époque : Maso Da San Friano (1531-1571), comme le propose Catherine Monbeig Goguel. Citons encore cette Étude d’homme agenouillé donnée à Jacopo Da Empoli, figure dominante de l’école florentine, jusqu’à ce qu’Éric Pagliano ne retrouve le trait de crayon de Francesco Curradi (1570-1661), qui élaborait ses figures à la pierre rouge avant de les rehausser de blanc pour apporter la lumière.

Ce passionnant travail de recherche, restitué sur des cartels clairs et synthétiques (comprenant la reproduction des tableaux, fresques définitives ou autres dessins connus quand cela est possible), ravira les spécialistes. Mais il est aussi possible d’aborder les œuvres pour leur seule qualité esthétique. Le parcours du Musée de Grenoble a, en effet, été construit sur de subtils rapprochements qui, loin d’enfermer les œuvres dans une thématique précise, laissent libre cours à l’imagination. En fait, la nature même de ces collections qui ne répondent à aucune logique stylistique, chronologique ou technique a contribué à ce type de présentation.

L’accrochage des dessins, fait de correspondances, a été imaginé selon « la loi du bon voisinage », adoptée par Aby Warburg pour sa bibliothèque, « un dessin en appelant un autre, le tout fonctionnant dans une confrontation graduelle et progressive », précise Éric Pagliano.

C’est ainsi que six salles et douze thématiques (les figures de bord ou de l’angle de la feuille, les recherches en cours de l’artiste, les modèles, les guerriers…) dévoilent des pièces jusque-là inconnues du public : une Étude d’un saint Grégoire en Père de l’Église attribuée à Bicci Di Lorenzo (1373-1452), dessin le plus ancien conservé à Grenoble, ou un Jeune homme tenant un cheval par la bride du Florentin Baldassare Franceschini dit « il Volterrano » (1611-1690), chef-d’œuvre de la collection d’après le conservateur.

Cette sanguine à la facture « fascinante » montre le surgissement d’une forme, « littéralement une première pensée constituée d’un entrelacement de traits », selon ses propres termes.

Loin de Venise, Milan, Bologne, Florence ou Naples, les spécialistes réunis à Grenoble planchent déjà sur la suite de la collection : les dessins français, qui seront à l’honneur l’année prochaine, puis les feuilles nordiques en 2012, avant une mise en ligne exhaustive des collections.

DE CHAIR ET D’ESPRIT, LES DESSSINS ITALIENS DU MUSÉE DE GRENOBLE (XVE-XVIIIE SIÈCLE), jusqu’au 30 mai, Musée de Grenoble, 5, place de Lavalette, 38010 Grenoble, tél. 04 76 63 44 44, www.museedegrenoble.fr, tlj sauf mardi 10h-18h30. Catalogue, éd. Somogy, 280 p., 35 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°321 du 19 mars 2010, avec le titre suivant : Dessine-moi une collection

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