Samedi 7 décembre 2019

Deux galeries investissent l’Afrique

Le Journal des Arts

Le 31 octobre 2011 - 1002 mots

Magnum Gallery et la galerie Baudoin Lebon, à Paris, présentent des artistes principalement originaires ou intéressés par le continent africain pour des visions alternatives et sans concession.

Sur la vue aérienne qu’a prise Mikhael Subotzky (né en 1981, Le Cap), apparaît un rond-point banal de l’autoroute N1 qui traverse l’Afrique du Sud. Au centre se trouve la prison locale de la ville de Beaufort West. Un drôle d’endroit « alors que la plupart des prisons sud-africaines sont cachées à la périphérie de nos villes », s’interroge ce photographe entré à l’agence Magnum en 2007 et qui entreprend de documenter la société post-apartheid. Environ un million de Sud-Africains empruntent chaque année la N1. En soirée, 37 000 résidents de Beaufort West viennent y chercher nourriture, essence ou sexe. Plus de vingt meurtres y sont commis par an. Dix fois plus qu’à New York, commente le critique Jonny Steinberg. Exposées à la Magnum Gallery, à Paris, les photos d’architecture de Mikhael Subotzky tournent autour du sujet comme ses portraits durs d’habitants à la dérive et de détenus – des tirages épuisés. La série Beaufort West (éd. Chris Boot Ltd, Londres, 2006-2008) a précisément fait connaître le lauréat du Prix Découverte 2011 des Rencontres d’Arles et est entrée dans des collections muséales.

Plus compassionnel, l’Américain Jim Goldberg (1953, New Haven, Connecticut) a dédié sa série Open See, débutée en 2003, aux nouveaux migrants en Europe. Dans le cadre du 1er Festival Photo Saint-Germain-des-Prés (1), ce photographe, qui a remporté le prix Henri-Cartier-Bresson en 2007 et le Deutsche Börse Photography Prize en 2011, a conçu pour la Magnum Gallery une installation mêlant les portraits Polaroïd griffonnés des récits poignants de ces exilés forcés à des objets et documents sur l’esclavage sexuel en Ukraine, les violences intercommunautaires en Inde, la guerre civile au Liberia. « Mon travail parle de la façon dont les hommes se battent pour affirmer leur dignité et leur intégrité lorsque les conditions sociales, le temps ou la situation travaillent contre eux », résume Jim Goldberg.

Au salon Paris Photo (lire p. 18), Magnum Gallery met en avant Ponte City, sa série « in progress » (débutée en 2010). De grands formats sur caisson lumineux prennent une tour de 54 étages dominant Johannesburg pour modèle d’une société sud-africaine aux fondations ébranlées. Depuis la fin de l’apartheid en 1994, les familles de la classe moyenne blanche ont déserté « Ponte » pour se réfugier dans les quartiers nord, réputés plus sûrs. Ses propriétaires tentent de réhabiliter la tour devenue un lieu de criminalité. Cette étude documentaire plasticienne de Subotzky est mise en regard de tirages de presse du Britannique Ian Berry (né en 1934), qui couvrit la décolonisation belge au Congo en 1961 et fut le seul photojournaliste témoin du massacre de Sharpeville, une manifestation pacifiste qui fit 69 morts en Afrique du Sud en 1960.

Jamais montré à Paris
Douze photographes et vidéastes originaires du continent africain et de sa diaspora, que réunit l’exposition « Synchronicity » à la galerie Baudoin Lebon dans le cadre de Photoquai 2011, 3e biennale des images du monde, portent un autre regard sur le XXIe siècle. Sélectionnés par le collectif On The Roof (composé d’Élise Atangana, qui a collaboré au pavillon africain de la Biennale de Venise 2007 ; de Nathalie Belayche, créatrice du blog « Food for your eyes » ; d’Yves Chatap, qui promeut sur son site Web des artistes émergents ; et de Caroline Hancock, qui a travaillé au Centre Pompidou comme à la Tate Modern de Londres), ces artistes actifs sur la scène internationale mais peu connus, voire jamais montrés à Paris, explorent des sujets urbains en Angola, au Togo ou au Zimbabwe.

Par son engagement, cette génération d’artistes, qui se dit synchrone avec la création contemporaine, se propose d’offrir des visions alternatives. Si son langage plastique, trop calqué sur les pratiques artistiques occidentales, déçoit, « il puise dans les matériaux différents que sont l’environnement, les milieux underground méconnus de villes africaines ou la mémoire coloniale », défend Malala Andrialavidrazana (née en 1971), lauréate du prix HSBC pour la Photographie en 2004, dont la série Ny Any Aminay (2011) rompt avec les clichés en révélant l’intimité de la société de son île natale de Madagascar, entre dénuement et progrès.

Membre fondateur du collectif Happy Artist, Kiluanji Kia Henda (né en 1979, Angola) s’attaque avec humour aux monuments historiques de la colonisation portugaise en Angola tout en formulant des utopies comme moyen d’échapper à la violence sur le continent africain. Simultanément, Em’kal (né en 1981, Cameroun) s’interroge sur la culture de masse, prenant l’Afrique dans ses filets tout en se mettant en scène dans sa série Rio dos Cameroes (2009). À contre-courant de ces écritures visuelles émerge un « jeune talent » âgé de 82 ans. En 1949, James Barnor (né en 1929, Ghana) ouvrait son studio de portraits « Ever Young » (« Jeune pour la vie ») à Accra au Ghana. À Londres où il travaille dans les années 1950 comme photojournaliste pour le magazine culturel africain Drum, Barnor saisit l’atmosphère d’optimisme d’une société aspirant à une « afro-modernité » à l’heure de l’indépendance. Parallèlement, ses clichés intracommunautaires, réalisés dans les milieux de la mode jusqu’en 1969, ajoutent à l’image du « Black London ». Son œuvre, récemment redécouverte, occupe les cimaises de la galerie Baudoin Lebon au salon Paris Photo.

Note :
(1) Le 1er Festival Photo Saint-Germain-des-Prés, du 4 au 30 novembre, fédère une cinquantaine de lieux sur le thème « Regards croisés : images et mots à Saint-Germain-des-Prés », www.photo-saintgermaindespres.com


MIKHAEL SUBOTZKY, BEAUFORT WEST ET JIM GOLDBERG, OPEN SEE, du 4 au 30 novembre, Magnum Gallery, 13, rue de L’Abbaye, 75006 Paris, tél. 01 46 34 42 59, www.magnumgallery.fr, tlj sauf dimanche et lundi 11h-18h. La galerie participe à Paris Photo, stand C13.

SYNCHRONICITY, jusqu’au 19 novembre, galerie Baudoin Lebon (dans le cadre de Photoquai, www.photoquai.fr), 8, rue Charles-François-Dupuis, 75003 Paris, tél. 01 42 72 09 10, www.baudoin-lebon.com, tlj sauf dimanche et lundi 11h-19h. La galerie participe à Paris Photo, stand C34.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°356 du 4 novembre 2011, avec le titre suivant : Deux galeries investissent l’Afrique

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