Balades sur le motif

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 12 mai 2006

L’œuvre de Cézanne est indissociable des paysages de Provence, des carrières de Bibémus à la montagne Sainte-Victoire. Retour sur ces lieux qui ont inspiré le peintre.

Marcher sur les pas de Cézanne, John Rewald l’a fait dès 1932. L’historien de l’art américain, père fondateur de la recherche sur l’artiste, a sillonné la Provence pour identifier les sites immortalisés par le peintre aixois. En cette année de centenaire de la mort du peintre, la « Mission Cézanne 2006 », sise à Aix-en-Provence, s’est proposée d’accompagner le public dans la découverte de ces sites. Si l’atelier Cézanne, situé sur le chemin des Lauves, a été inauguré en 1954, la maison paternelle du Jas de Bouffan et l’itinéraire tracé à travers les carrières de Bibémus accueillent depuis peu le public.

Les carrières de Bibémus
Exploitées pour leur pierre ocre et poreuse de l’Antiquité à la fin du XIXe siècle, les carrières de Bibémus font partie intégrante du paysage cézannien. Pains de sucre artificiels et roches sédimentaires mises à nu, ces parois aux couleurs chaudes forment l’architecture du plateau rocheux jouxtant la montagne Sainte-Victoire. La vue y est imprenable, raison pour laquelle Cézanne y louait un cabanon – lequel existe toujours –, où il entreposait la nuit les toiles réalisées le jour. Soucieuse de valoriser le site, la Mission Cézanne a fait appel à un couple d’architectes-paysagistes, Philippe Deliau et Hélène Bensoam. Ces derniers ont organisé, d’après les sentiers déjà tracés, un parcours intégrant la compréhension du phénomène géologique du plateau rocheux, l’observation du travail des carriéristes et la découverte des points de vue choisis par Cézanne. Initiée par John Rewald, cette identification est toujours d’actualité. Rythmé par des plates-formes de bois, d’osier et de métal de couleur brune, et accompagné de reproductions d’œuvres (Le Rocher rouge, v. 1895 ; Arbres et rochers, v. 1890, Sainte-Victoire vue des carrières de Bibémus, v. 1897), cet itinéraire devait pouvoir être réversible ; il requérait aussi l’harmonie avec la pinède environnante. La nature ayant fait son œuvre, les architectes ont même été contraints de couper quelques arbres pour dégager la vue mythique sur la Sainte-Victoire. Épargné par le feu depuis plus d’un siècle, le site est sous surveillance constante. Aussi les visiteurs y auront-ils accès durant la période estivale seulement le matin. Encore faudra-t-il respecter l’intimité de l’actuel locataire du cabanon de Cézanne, qui voit d’un très mauvais œil l’invasion programmée des touristes, et celle d’un affable sculpteur canadien installé dans la seconde habitation troglodyte du site.

Le Jas de Bouffan
Aujourd’hui cerné par les routes départementales et l’autoroute du Sud, le Jas de Bouffan a pour le moins perdu de sa tranquillité ancestrale. Située au bout d’une belle allée de marronniers, cette propriété appartint à la famille Cézanne entre 1859 et 1899. L’artiste y fit ses premières armes, s’octroyant les murs du grand salon de la maison de maître pour y réaliser un ensemble de panneaux décoratifs, dont Les Quatre Saisons (1860-1861), qui témoignent des débuts maladroits du jeune peintre. Transférées sur toile, ses fresques ont depuis rejoint les musées internationaux, parmi lesquels le Musée du Petit-Palais, à Paris. Les quatorze hectares de la propriété abritent également une ferme – le jas est un terme provençal désignant une bergerie –, un bassin rectangulaire, des fontaines et une orangeraie. L’ensemble est devenu propriété de la ville d’Aix en 2002, date du décès de son dernier occupant, le docteur André Corsy. Si l’endroit ne porte plus la marque de Cézanne, le peintre a maintes fois immortalisé la demeure, son bassin, ses arbres, sa vue… Il y fit le portrait de son père et de ses amis, il y imagina ses baigneurs et joueurs de cartes. À l’occasion du centenaire, la Ville d’Aix a ouvert temporairement le site au public, proposant une reconstitution virtuelle des décors du grand salon et un parc réaménagé. Pour ne pas rester un écrin vide, la bastide devrait, à terme, devenir un centre de documentation sur le peintre.

L’atelier des Lauves
En 1901, Cézanne fait l’acquisition d’un terrain sur le chemin des Lauves, où il prévoit de se construire un atelier sur mesure. C’est dans cette maison à deux étages qu’il passera les cinq dernières années de sa vie. John Rewald est, encore une fois, à l’origine de la sauvegarde de ce lieu. Grâce au « Cezanne Memorial Committee », fondé avec Lord John en 1952, l’historien récolte des fonds auprès de mécènes américains qui rachètent l’atelier et l’offrent à l’université d’Aix-Marseille. Une quinzaine d’années plus tard, la demeure est cédée à la Ville d’Aix et devient musée municipal. Ouvert au public depuis une cinquantaine d’années, cet atelier reste un passage obligé pour tous les admirateurs du peintre. Les pommes et les oranges sont délicatement arrangées, le torchon savamment plié, la palette négligemment posée…, l’artiste semble avoir quitté les lieux la veille. Or il ne s’agit pas ici d’une reconstitution fidèle ou d’une mascarade anecdotique, mais bel et bien de l’installation authentique. Marcel Provence, qui avait racheté la bâtisse en 1921, ne résidait qu’au rez-de-chaussée et avait préservé l’étage en l’état. L’esprit du peintre, mort comme le veut la légende « les pinceaux à la main », y demeure intact.

- LES CARRIERES DE BIBÉMUS, jusqu’au 31 octobre, 3080, chemin de Bibémus, Aix-en-Provence, 10h-12h et 14h-17h30 jusqu’au 30 juin et à partir du 10 septembre ; 8h-11h du 1er juillet au 9 septembre. - LE JAS DE BOUFFAN, jusqu’au 31 décembre, route de Galice, 13090 Aix-en-Provence, 10h-12h30 et 14h-18h30. - L’ATELIER DES LAUVES, jusqu’au 30 septembre, 9, avenue Paul-Cézanne, 13090 Aix-en-Provence, tél. 04 42 21 06 53, www.atelier-cezanne.com, 10h-12h et 14h-18h jusqu’au 31 mai, 10h-19h du 1e juin au 30 septembre. - Et aussi… la montagne Sainte-Victoire, le village de Gardanne, l’Estaque à Marseille et le Château noir. Informations et réservations : office de tourisme d’Aix, tél. 04 42 16 10 91 (04 42 16 11 77 pour les groupes), www.aixen provencetourism.com, www.cezanne-2006.com

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°237 du 12 mai 2006, avec le titre suivant : Balades sur le motif

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