Vendredi 27 novembre 2020

« Aujourd’hui on s’autorise le récit »

Le Journal des Arts

Le 2 juillet 2012 - 886 mots

À l’occasion de l’exposition « Une école française », qui célèbre les 30 ans de l’École de la photographie d’Arles
à travers ses diplômés, entretien avec François Hébel, directeur des Rencontres d’Arles.

La 43e édition des Rencontres d’Arles met à l’honneur l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles (ENSP), créée il y a trente ans, en 1982. Sous le titre « Une école française », le programme réunit 60 expositions dédiées à trente diplômés, trois enseignants et des commissaires d’exposition issus de l’« École d’Arles », qui montrent les collections Alinari (Florence, Italie), du Musée Galliera, de la SFP (Société française de photographie) et du Centre national d’art contemporain. Les membres du jury du prix Découverte 2012 dirigent les écoles de photographie de New York, Johannesbourg, Kyoto, Helsinki et Londres. Une collection péruvienne et des artistes venus d’ailleurs forment le volet « Diversités ». François Hébel explique ses choix.

Gisèle Tavernier : Pourquoi consacrer l’ensemble de cette édition au 30e anniversaire de l’« École d’Arles » ?
François Hébel : Nous avions envie avec Rémy Fenzy, directeur de l’école, de fêter ces 30 ans sous la forme d’expositions individuelles qui devaient, au départ, constituer un tiers du programme des Rencontres. Certaines concernaient des artistes déjà connus comme Bruno Serralongue, Valérie Jouve, tandis que d’autres noms n’étaient pas reliés à l’École. Nous avons constaté que l’école de Düsseldorf ou de Yale ont créé de vrais « produits » concomitants de l’essor des collections de photographie, alors qu’aucune rumeur ne s’est développée autour de l’École d’Arles parce que celle-ci crée de la diversité réjouissante. Nous lui avons consacré l’ensemble du programme. Et en sommes venus à identifier « Une école française » tout en prenant garde à cette formulation qui peut entraîner sur un terrain glissant. Le prix Découverte organisé autour d’écoles de photo étrangères montre son ouverture sur le monde.

G.T. : Quelle est la spécificité de cette « école française » ?
F.H. : Cette école se caractérise par un point de vue critique plutôt qu’une unité graphique. Qu’il s’agisse de politique, à l’instar de Sébastien Calvet qui a suivi la campagne présidentielle de François Hollande, du photographe de mode Grégoire Alexandre ou de Luce Lebart, responsable du fonds de la SFP [fondée en 1854], chacun confronte sa matière à l’histoire de la photographie. Leur intérêt n’est pas d’aller vers la répétition pour créer des produits, mais de pousser plus loin la recherche dans tous les champs de la photographie comme l’école d’Arles le démontre.

G.T. : Les écoles de Düsseldorf, d’Helsinki ou de Bamako sont reconnues sur le marché de l’art où les œuvres d’élèves des Becher tels qu’Andreas Gursky atteignent jusqu’à 4,3 millions de dollars. Comment expliquer l’absence de l’école d’Arles, pourtant réputée, sur ce marché ?
F.H. : Les raisons sont multiples. J’espère que le débat va être engagé durant le festival sur les avantages et les inconvénients du formatage, qui est très rassurant pour le monde des galeries, des collectionneurs et éventuellement de la conservation, mais est moins enrichissant que la nouveauté ou la différence, dont le chemin est plus difficile à trouver. C’est le bon moment pour faire un focus sur cette école d’Arles, car ce qu’elle propose est la liberté. Tout n’y est pas dans l’excellence mais dans l’exigence.

G.T. : Comment voyez-vous l’évolution de la pratique photographique d’un Lucien Clergue, cofondateur des Rencontres et inspirateur de l’École d’Arles, à Vincent Fournier (diplômé ENSP en 1997) ou Aurore Valade (diplômée ENSP en 2005), montrés cette année ?
F.H. : Cette pratique s’est libérée. Hier on cherchait la photo iconique, parfaitement en place, la « pièce unique ». Aujourd’hui on s’autorise le récit à travers l’installation, la juxtaposition de photos parfaites et imparfaites au sens du critère technique. On est beaucoup plus libre tout en étant plus stimulé par une culture photographique, très largement répandue. De nos jours, les jeunes envoient sur le réseau social Facebook des photos faites avec leur téléphone. Le niveau va donc continuer à s’élever.

G.T. : La section « Diversités » du programme présente la réédition du livre-culte Gitans de Josef Koudelka (éd. Delpire, 2011, 1975 1re éd.). Ingénieur en aéronautique de formation, ce grand photographe n’est-il pas un contre-exemple de la nécessité d’intégrer une école de photographie ?
F.H. : À cette époque il n’en existait aucune. En programmant Josef Koudelka, Klavdij Sluban et Amos Gitaï, le festival voulait affirmer que l’intitulé « Une école française » s’entend aussi par l’accueil d’artistes étrangers qui ont apporté à la France une richesse intellectuelle et esthétique formidable.

G.T. : En invitant le réalisateur israélien Amos Gitaï, le festival évolue-t-il vers le cinéma, l’image en mouvement ?
F.H. : En aucun cas. Amos Gitaï voulait réaliser un projet qui mêle des photos documentaires autobiographiques, incluant la guerre du Kippour, avec des films d’archives autour de son père, qui a fréquenté le Bauhaus, et de sa mère, qui a décrit dès 1931 l’arrivée du nazisme dans des lettres poignantes. Cette installation globale, qui va de la photographie document au court-métrage, innove par un système de travelling en forme de tour. Celle-ci est équipée de neuf projecteurs qui vont simultanément diffuser ces photos et courts-métrages sur une bande-son.

LES RENCONTRES D’ARLES

Jusqu’au 23 septembre, divers lieux, tlj 10h-20h, certains lieux sont fermés le 26 août, inf. : 34, rue du Docteur-Faton, Arles, tél. 04 90 96 76 06, tout le programme sur www.rencontres-arles.fr

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°373 du 6 juillet 2012, avec le titre suivant : « Aujourd’hui on s’autorise le récit »

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