Mercredi 21 février 2018

L'actualité vue par

Alain Dominique Perrin, président de la Fondation Cartier pour l’art contemporain, à Paris

« Un rôle à tenir dans la vie en société »

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 29 août 2007

Créateur en 1984 de la Fondation Cartier pour l’art contemporain, dont il est toujours le président, Alain Dominique Perrin est administrateur de la Compagnie Financière Richemont et président du Jeu de paume, à Paris. À l’occasion de la présentation de la collection d’art contemporain de la Fondation Cartier au Musée d’art contemporain de Tokyo (jusqu’au 2 juillet), Alain Dominique Perrin commente l’actualité.

La Fondation Cartier a été créée il y  a plus de vingt ans, en 1984. Quel était le modèle à l’époque ?
Il n’y avait pas de modèle. Mon idée de base était de défendre les artistes et les créateurs contre la contrefaçon. Mais, en parlant avec César, il a eu l’idée de cette Fondation et m’a emmené à Jouy-en-Josas [Yvelines] rencontrer le propriétaire des lieux à l’époque. Les entreprises privées ont un rôle sociétal important à jouer et, souvent, elles sont trop frileuses, trop timides face au pouvoir, face à l’État. Dans le monde anglo-saxon ou dans le monde latin, les grandes entreprises participent énormément à la vie de la société, à l’intérêt général et à la culture, à la recherche médicale, à l’humanitaire… Cartier, qui est une entreprise drapeau en France, et qui n’a jamais caché sa prospérité, avait un rôle à tenir dans la vie en société. J’ai choisi l’art contemporain sous l’influence de César et aussi parce qu’une société comme Cartier, qui est créative, doit soutenir la création. J’ai aussi insisté à l’époque sur le fait que je ne voulais pas que l’on mélange l’art que nous allions soutenir et la création de Cartier. C’est pourquoi il n’y a jamais eu de mélange et aucun artiste de la fondation n’a travaillé pour Cartier. Cela a été l’un des éléments de la crédibilité de cette institution.

En vingt ans, le paysage de l’art contemporain a explosé. La dernière exposition (« Ron Mueck ») à la Fondation a ainsi accueilli 120 000 visiteurs. L’art contemporain était donc un bon choix.
Cartier a toujours su, tout au long de son histoire, s’inscrire dans l’avant-garde. Et il est vrai que nous avons senti, il y a plus de vingt ans, que l’art contemporain allait devenir plus important dans les échanges internationaux. Aujourd’hui, l’art contemporain n’est plus seulement l’affaire d’initiés et de collectionneurs, mais c’est l’affaire de tous et c’est même devenu un « statut symbole » pour les gens qui ont réussi. Il y a une part de paraître dans la possession de l’art contemporain ou du design, ce que je regrette tout en en profitant !

Quelles ont été les retombées de la Fondation en termes d’image pour Cartier ?
Énormes, même si commercialement, cela n’est pas mesurable. En termes d’image, cela a été très important. Cartier est aujourd’hui une marque totalement respectée pour de nombreuses raisons, mais aussi parce que c’est l’une des marques les plus connues au monde comme parrain de l’art. En France, nous sommes de loin les plus grands.

Aujourd’hui, la collection de la Fondation Cartier pour l’art contemporain est présentée au Japon, au Musée d’art contemporain de Tokyo. Cette exposition s’inscrit-elle dans une stratégie pour la maison mère Cartier ?
Pas vraiment. Nous sommes surtout très fiers, parce que ce sont les Japonais qui nous ont invités. Ils estiment que nous sommes l’une des institutions les plus représentatives pour l’art contemporain en France. Le Japon est un pays très libéral, très sensible à l’initiative privée. Nous présentons là-bas une cinquantaine d’œuvres magnifiques issues de notre collection, et notamment des œuvres majeures. La circulation de la collection constitue l’une des grosses parts du budget de la Fondation.

Quelle est la dimension de cette collection ?
La collection est énorme. Nous avons réuni 1 200 œuvres en vingt-deux ans avec un budget annuel de 300 000 à 600 000 euros, financé par des dons des sociétés du groupe ou des sous-traitants, des fournisseurs, des sociétés amies. Nous avons toujours eu un principe : nous achetons très souvent les œuvres que nous commandons aux artistes que nous exposons. Parmi ces artistes, certains sont totalement inconnus, d’autres sont méconnus et parfois deviennent connus grâce à nous, ce fut le cas pour Jean-Michel Othoniel ou Cai Guo-Qiang. Ce dernier était venu comme jeune Chinois en résidence à Jouy-en-Josas il y a dix-huit ans. Mais la collection comprend aussi beaucoup d’œuvres d’artistes déjà confirmés. Il ne faut pas oublier que l’une des premières fois que Philippe Starck a exposé, c’était chez nous, en janvier 1985, dans une exposition qui s’appelait « Vivre en couleur ».

Dans quelle mesure intervenez-vous dans les choix de la Fondation ?
Je n’interviens jamais dans la programmation. Mais je participe aux décisions d’acquisition avec un conseil de fondation qui réunit seize personnes. Ma voix n’est pas prépondérante. Quant aux expositions, je ne m’occupe que du budget. En vingt-deux ans, je n’ai dû refuser que deux expositions pour des raisons pratiques.

Vous êtes également président du Jeu de paume. Régis Durand va quitter l’institution. Quel bilan tirez-vous de ce nouveau Jeu de paume consacré à la photographie ?
C’est un vrai bonheur de travailler avec Régis Durand. Il est vraiment « Monsieur photo » en France. Il est d’ailleurs extrêmement reconnu et respecté à l’étranger. Je suis donc triste de voir Régis partir. Maintenant, il faut lui trouver un successeur. Rien n’est décidé. Un appel a été lancé et je dois rencontrer le ministre de la Culture prochainement à ce sujet.

L’exposition « La force de l’art » au Grand Palais, à Paris, ouvre le 10 mai. Que pensez-vous de ce projet qui met la création française à l’honneur ?
L’art n’est pas une marchandise. On ne fait pas une exposition comme celle-là à toute vitesse pour présenter une très grosse quantité d’artistes. J’ai très peur de cette opération. Je suis toujours favorable à la promotion de nos artistes, mais je me méfie beaucoup de ce qui est trop collectif. J’espère seulement que ce n’est pas une opération politique qui serait peut-être maladroite.

François Pinault a ouvert sa première exposition au Palazzo Grassi le 27 avril. Que cela vous inspire-t-il ?
Je suis désespéré que le système n’ait pas été capable d’accueillir François Pinault en France dans les temps. Il a été dynamique, a trouvé l’architecte, a mis en route un projet splendide, mais, en face, les collectivités locales n’ont pas fait leur travail. Finalement, nous avons laissé filer François Pinault et sa collection à l’étranger. C’est l’un des plus grands collectionneurs de notre temps, un homme qui a une vision, qui est généreux, et c’est l’Italie qui en profite !

Vous êtes vous-même collectionneur. Quels ont été vos coups de cœur récemment ?
Premièrement, Cai Guo-Qiang. C’est un artiste que je connais depuis longtemps, mais j’attendais de trouver une œuvre qui me parle. Récemment, j’ai eu un autre coup de cœur pour Anselm Kiefer. Mais j’ai toujours été un collectionneur dans le chaos, dans le désordre. Pendant une période de ma vie, j’ai acheté beaucoup d’art minimal, puis je suis passé à autre chose. Aujourd’hui, je me disperse et j’achète volontiers aussi bien de la photo que de la vidéo, de la peinture, ou de la sculpture. J’achète ce que j’aime. Je ne suis pas dans la logique d’une construction d’une collection de type muséal. C’est tout ce que je déteste dans ma vie.

Quelles expositions vous ont marqué dernièrement ?
J’ai adoré Ron Mueck et, toujours à la Fondation Cartier, j’aime bien Juergen Teller. C’est quelqu’un qui a une vision très clinique des choses, mais c’est un grand.
Au Jeu de paume, j’ai vu « Ed Ruscha ». Comme j’habite à Londres, je vais aussi très souvent à la Serpentine Gallery. J’aime également beaucoup comment la Tate Modern fonctionne. J’ai aussi visité l’exposition, moyenne, mais pas inintéressante, de Raqib Shaw au Musée d’art contemporain de Miami. Comme tout m’intéresse, je vais voir le maximum de choses. J’aime l’art et les artistes, mais je déteste les mondanités, alors je vais voir les expositions sans prévenir.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°236 du 28 avril 2006, avec le titre suivant : Alain Dominique Perrin, président de la Fondation Cartier pour l’art contemporain, à Paris

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