Patrimoine

PATRIMOINE XXE SIÈCLE

Une partie de la prison de Clairvaux bientôt détruite ?

Par Sindbad Hammache · Le Journal des Arts

Le 3 novembre 2021 - 982 mots

VILLE-SOUS-LA-FERTÉ

Le ministère de la Culture envisage la destruction de l’extension des années 1970 de la prison de Clairvaux, avant même le lancement du dialogue compétitif qui sélectionnera un projet de reconversion pour le lieu. Certains voudraient garder le bâtiment au nom de l’histoire récente.

Ville-sous-la-Ferté (Aube). Lorsqu’il fait visiter les parties historiques de l’abbaye de Clairvaux, Gérard Beureux a toujours un mot de préambule pour condenser les neuf siècles d’histoire du lieu : « On articule immédiatement la partie cistercienne avec la partie prison, explique le président de l’association la Renaissance de l’abbaye de Clairvaux (Arac). D’emblée, les visiteurs savent que la totalité des lieux appartient aussi à l’histoire carcérale. » De fait, Clairvaux n’est pas Sénanque ou Fontenay, ces belles abbayes cisterciennes que l’on visite pour s’immerger dans l’histoire monastique. Le site aubois est devenu, en 1808, un centre pénitentiaire, et son histoire carcérale est désormais indissociable des sept siècles de vie monacale.

En 2016, le garde des Sceaux, Jean-Jacques Urvoas, annonce la fermeture de la maison centrale de Clairvaux en 2023, et ordonne, dans la foulée, la destruction d’une partie des bâtiments carcéraux récents (construits dans les années 1970), interdisant tout retour en arrière sur cette décision. Partagé entre le ministère de la Justice et le ministère de la Culture, le site sera dès 2023 entièrement sous la responsabilité du second. Un vrai défi pour la Rue de Valois, qui doit trouver une destination et un repreneur aux 28 000 mètres carrés de monuments historiques. Engagé dans une démarche de co-construction avec toutes les collectivités locales concernées (région, département, communauté de communes et commune), le ministère de la Culture a pourtant mis les acteurs du dossier devant le fait accompli en prenant la décision de détruire les bâtiments récents de la maison centrale.

Une tribune contre la destruction

Annoncé en juillet dernier lors d’un comité de pilotage, ce projet de destruction est largement dénoncé par des élus locaux, les membres de l’Arac, mais aussi un groupe de chercheurs qui ont fait de Clairvaux leur objet d’étude depuis une décennie. Une tribune publiée à leur initiative, le 20 septembre dernier, dans le journal Libération invite le ministère à engager un processus de réflexion historique avant toute destruction. Le texte est signé, entre autres, par l’historienne Michelle Perrot, l’inspecteur général des Monuments historiques, François Goven, et le journaliste Jean Lebrun.

« Clairvaux est unique en Europe et dans le monde, nous avons une stratigraphie complète d’occupation monastique et carcérale depuis neuf cents ans », défend Isabelle Heullant-Donat, historienne membre du programme « Enfermements ». Ce programme de recherche est précisément axé sur l’histoire comparée des enfermements monastiques et carcéraux, dont le site de Clairvaux est l’expression la plus complète. « Ce que l’on préconise, c’est qu’une réflexion soit conduite, et ne soit pas seulement le fait du chargé de mission du ministère de la Culture », explique Élisabeth Lusset, historienne, également membre du programme. « Nous ne sommes pas des apprentis sorciers qui souhaitent faire dépenser des millions d’euros à l’État, ajoute Isabelle Heullant-Donat, consciente des enjeux économiques de cette reconversion, mais il faut mettre un terme au réflexe de détruire sans réfléchir en amont. »

C’est la continuité de la longue histoire de l’enfermement que les chercheuses mettent en avant pour plaider la cause de ces bâtiments sans charme des années 1970, menacés de destruction. « Évidemment, ils sont moches, admet Isabelle Heullant-Donat, mais il ne faut pas faire de ce site ce qu’il n’est pas. » Clairvaux est le dernier témoin de la transformation des lieux de réclusion monastique en pénitencier, lorsque la privation de liberté s’impose comme une réponse pénale au début du XIXe siècle. Au Mont Saint-Michel ou à Fontevraud, les traces de cette histoire carcérale ont été gommées au profit de l’histoire religieuse.

En activité jusqu’en 2023, la maison centrale de Clairvaux offre aussi un témoignage unique de l’évolution des conditions d’incarcération lors des deux derniers siècles. La comparaison entre les lieux d’incarcération du XIXe siècle et ceux d’aujourd’hui donne ainsi un regard nuancé de l’évolution de ces conditions ; « La cour de promenade du XIXe siècle est, par exemple, bien plus grande et agréable que celle de la maison centrale actuelle », souligne Élisabeth Lusset.

Enfin, la maison centrale condense aussi toute l’histoire économique récente de la région où l’on est surveillant pénitentiaire de père en fils. « À l’annonce de la fermeture de la maison centrale, on ne s’est pas du tout réjoui, signale Gérard Beureux, dont la mission est la mise en valeur touristique des lieux. Avant tout, on a envie que notre région garde un équilibre économique, et la centrale a toujours été un très gros employeur. » L’Arac comme les historiens craignent que la destruction des bâtiments récents efface l’histoire carcérale des cinquante dernières années. « À Fontevraud, on essaie de faire revivre un passé carcéral disparu, explique le président de l’association, et ici on va faire disparaître quelque chose qu’on souhaitera probablement faire revivre après. »

Un centre d’interprétation comme alternative

Chargé de la reconversion du site de Clairvaux au ministère de la Culture, Sébastien Zonghero défend pragmatiquement la destruction, dans la perspective d’attirer de potentiels porteurs de projets. « Je sais que certains ont, par exemple, l’ambition d’ouvrir un hôtel. Ça nous semble difficile d’avoir des chambres qui donnerait sur un tel décor », explique-t-il. « On ne veut pas gommer le passé carcéral, se défend-il par ailleurs, il sera mis en valeur dans un projet muséographique » : un centre d’interprétation dans lequel il aura toute sa place, assure-t-il, et auquel les historiens et experts seront associés.

Dans l’esprit de « co-construction » de cette reconversion, le ministère fait aussi un geste envers les défenseurs de la mémoire carcérale : « L’État ne demeure pas sur des positions fermes, fait savoir le chargé de mission, et le préfet a demandé à l’administration pénitentiaire d’élaborer un diagnostic technique et sanitaire de la centrale. » Les premières conclusions de ce diagnostic, livrées fin 2021, permettront d’évaluer la faisabilité et le coût d’une préservation des bâtiments carcéraux.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°576 du 29 octobre 2021, avec le titre suivant : Une partie de la prison de Clairvaux bientôt détruite ?

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