Samedi 29 février 2020

Entre-nerfs

Clairvaux, l’aventure cistercienne

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 23 octobre 2015 - 759 mots

Pour les 900 ans de la fondation de Clairvaux, les éditions Somogy consacrent une somme monumentale à cette prestigieuse abbaye cistercienne. Un ouvrage cyclopéen et imparfait, plus intimidant que captivant.

Il existe, en histoire de l’art, un calendrier vénéré : celui des anniversaires. Conservateurs, éditeurs et commissaires-priseurs le consultent avec force, décidés à ne pas manquer une occasion majuscule – l’Occasion –, certains que la commémoration calendaire est une plus-value qui garantit à elle seule un succès public et médiatique. Les 25 ans de la mort, les 340 de la naissance, les 150 de la victoire, les 4 500 de l’invention : à l’heure de l’événement, tout est bon pour célébrer. Évidemment, 900 ans, ce n’est pas rien, même si de mauvaises langues eussent préféré un compte encore plus rond. Qu’importe, et tel est le carton d’invitation : le conseil général de l’Aube et les éditions Somogy sont heureux de vous inviter à fêter ensemble l’anniversaire de l’abbaye de Clairvaux à l’occasion d’une exposition troyenne, sise à l’Hôtel-Dieu-le-Comte.
 
Somme océanique
Broché avec rabats, le présent ouvrage, ni trop petit, ni trop grand (24,6 x 28 cm), est d’un format conforme aux catalogues traditionnels. Écrue, la première de couverture abrite un détail fâcheusement détouré du Commentaire sur l’Apocalypse (entre 1256 et 1271) d’Alexandre de Brême – l’apesanteur des personnages ne trahit pas la splendeur de l’incunable original – et constitue un avertissement bien involontaire quant à la fragilité des 600 pages et 344 illustrations à venir.

Le livre se déploie assez clairement : aux deux textes introductifs, signés de l’éminent André Vauchez et de son congénère académicien Michel Bur, succèdent vingt-neuf contributions réparties en cinq chapitres – « Clairvaux au temps de Bernard », « Clairvaux chef de filiation », « Gérer le temporel », « Prier et se former à Clairvaux »

et « Architecture et archéologie » – et cent vingt-deux notices d’œuvres, tout à la fois doctes et succinctes. Les annexes sont précieuses, puisqu’elles accueillent une chronologie, une liste des abbés de Clairvaux et des abbayes dans la filiation de Clairvaux, ainsi qu’un index des noms de personnes et de lieux, lequel permet de naviguer au cœur de cette somme océanique. Les sources et bibliographie, quant à elles, sont proprement exemplaires en tant qu’elles sont mises à jour et satisferont le béotien, avide d’approfondissements, comme le spécialiste, attentif aux passages obligés.

Exhaustivité fantasmée
Si certaines contributions se distinguent par leur fluidité et leur nécessité – ainsi celles d’Alexis Grélois ou de Paul Benoît, consacrées respectivement aux itinéraires de Bernard de Clairvaux et à l’économie de l’abbaye médiévale –, d’autres paraissent plus chancelantes, la faute à leur caractère laconique, voire lacunaire. Comment évoquer en deux pages dérisoires le rayonnement de l’abbaye en Scandinavie, quand on sait combien l’ordre de Cîteaux féconda remarquablement cette région reculée ? De même, l’analyse de l’archéologie à Clairvaux n’eût-elle pas mérité plus d’espace que les quelques lignes, pourtant prometteuses, qui lui sont réservées ?

Il s’agit donc moins d’un problème de légitimité scientifique que d’intention programmatique. À vouloir tout dire, tout écrire, tout aborder, l’ouvrage, quoique pourvu de nombreuses pages, interdit des développements un peu conséquents, et notamment topographiques, ce qui condamne les textes, pourtant étayés par des cartes éloquentes, à n’être que de simples notices hébergées préférablement par des dictionnaires.

Irréprochables, les reproductions donnent à voir des objets de culte, des miniatures médiévales, des tableaux du XVIIe siècle et, ce faisant, toute la polysémie d’une abbaye dont l’immense richesse le disputa au prestige, effondré avec l’expulsion des derniers moines et sa transformation en maison centrale de détention en 1811 – une histoire effleurée archéologiquement mais éludée intellectuellement.

Partie remise
Les notices d’œuvres, réparties sur environ 250 pages, soit la moitié de l’ouvrage, trahissent la bâtardise de ce dernier, dont les trois directeurs – Arnaud Baudin, Nicolas Dohrmann et Laurent Veyssière – semblent n’avoir jamais tranché afin de statuer sur sa destination, ou sur son genre : catalogue savant, thésaurus culturel ou encyclopédie de référence ? Pharaonique, le projet manque de cohérence, peut-être d’austérité, à l’image de son objet. La liste des auteurs, au nombre de cinquante-six – parmi lesquels l’incontournable Michel Pastoureau, convoqué ad libitum –, suffit à dire l’ambition d’un projet qui, hésitant entre la symphonie et la sonate, en devient parfois cacophonique. Le millésime 1998, pour les 900 ans de la fondation de Cîteaux, avait enregistré des publications nombreuses et majeures. Faudra-t-il attendre, pour retrouver des volumes roboratifs, les 910 ans de La Ferté, les 925 de Pontigny ? Ce n’est pas impossible. Une chose est certaine, les bougies sont déjà prêtes.

Clairvaux, l’aventure cistercienne, sous la direction d’Arnaud Baudin, Nicolas Dohrmann et Laurent Veyssière, Somogy, 600 p., 344 ill., 30 €.

Légende photo
L’hostellerie des dames, à l’abbaye de Clairvaux. © Abbaye de Clairveaux.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°684 du 1 novembre 2015, avec le titre suivant : Clairvaux, l’aventure cistercienne

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