Vienne

Un Kulturforum plus modeste

Le Journal des Arts

Le 28 juin 2010

Les discussions sur la réorganisation et l’extension des ressources muséales de Vienne ont duré plus de dix ans. Le Kulturforum ou forum des arts, annoncé pompeusement à l’origine comme « le projet du siècle », s’est aujourd’hui réduit aux proportions plus modestes d’un quartier de musées.

VIENNE - Le site des Hofstallungen, les anciennes écuries impériales, espace d’exposition d’une surface de 55 000 m2, devrait donc accueillir un nouveau bâtiment le Musée d’art moderne, une galerie d’art à deux étages dont le rez-de-chaussée sera réservé aux manifestations temporaires, une tour-bibliothèque, un musée pour les enfants, le Centre viennois d’architecture, et de nombreux bureaux et ateliers réservés à la recherche et à l’éducation artistiques.

Mais le premier grand projet de la Seconde République d’Autriche en faveur des arts est devenu le sujet de querelles politiques à répétition. Les partisans et les adversaires de ce projet – qui devrait coûter quelque 2,5 milliards de schillings (environ 1,2 milliard de francs), fournis par la municipalité, le gouvernement fédéral et les investisseurs privés – ont suscité un violent débat dans les médias. La pierre d’achoppement est le projet finalement sélectionné en 1990 par un jury international, œuvre des architectes Laurids et Manfred Ortner, originaires de Linz et cofondateurs du groupe "Haus-Rucker-Co". Ce groupe, aujourd’hui dissous, s’était signalé après 1967 par ses campagnes, ses réalisations et ses déclarations critiques sur l’architecture et sur la façon dont un espace à vivre doit être envisagé.

Les frères Ortner souhaitent créer "une ville dans la ville", intermédiaire entre les somptueux musées édifiés par l’architecte classique Gottfried Semper sur le Ring intérieur (les musées d’art et d’histoire naturelle) et les bâtiments à plus petite échelle des faubourgs résidentiels. Dans leur projet, la façade baroque de Johann Bernard Fischer von Erlach (1719-1723), qui entoure les Écuries impériales, serait gardée et servirait de mur d’enceinte et de portique d’entrée au site ; celui-ci renfermerait différents bâtiments de taille et de hauteur variable.

La Winterreithalle, manège d’hiver historique, serait également préservée et servirait de foyer commun pour le cube de verre à trois étages du Musée d’art moderne (aujourd’hui hébergé au palais Liechstenstein), la galerie d’art et de manifestations temporaires et la galerie destinée à recevoir la célèbre collection de peintures autrichiennes du début du siècle de Rudolf Leopold. Seuls 15 à 20 % des bâtiments existants, inutilisables, seraient démolis.

Préservation du site et des monuments
À intervalles réguliers, un mouvement public de protestation manifeste son opposition à l’ensemble du projet, en faisant valoir que l’architecture baroque de Fischer von Erlach est incompatible avec l’esthétique des Ortner et qu’en tout état de cause, l’architecture contemporaine doit être cantonnée aux faubourgs extérieurs de la ville. Une pétition incluant les signatures de quelques historiens d’art et de conservateurs de musées soutient cette position conservatrice. Götz Pochat, représentant de l’Association autrichienne des historiens d’art, accompagné par quelques autres, vient de retirer sa signature, en indiquant qu’il n’avait pas été suffisamment informé. Le Conseil du district de Vienne, composé de délégués du parti Vert et des partis de la coalition – Parti socialiste (SPÖ), Parti du peuple autrichien (ÖVP) et Parti de la Liberté (FPÖ) – a voté en janvier 1993, par 60 voix contre 36, la modification du plan d’occupation des sols. Ce vote a marqué un pas important vers la réalisation du projet. Le dernier mot doit appartenir au Denkmalamt, l’Office des monuments historiques, qui prendra sa décision en fonction des concepts assez souples de "préservation des monuments" et de "préservation de l’environnement architectural".

Selon Dietmar Steiner, critique d’architecture et directeur du Centre viennois pour l’architecture, "c’est une absurdité. Aucun jugement d’histoire de l’art ne peut être porté sur une combinaison d’architecture nouvelle et ancienne". La promesse du vice-chancelier Busek – achever le complexe en 1995, pour coïncider avec le 50e anniversaire de la Seconde République – s’estompe dans les lointains. Depuis le vote du Conseil de district, un calme étrange et ambigu a entouré le projet.

Une fondation pour la collection Léopold
La controverse a pourtant rebondi après les déclarations du Chancelier fédéral, des représentants du ministère des Finances, du ministère des Sciences, de la Banquenationale et de la ville de Vienne au sujet de l’acquisition de la collection Leopold. Helmut Zilk, maire de Vienne, a proposé que la construction commence d’abord par le seul bâtiment réservé à cette collection. Cette idée a été rapidement écartée.

Les négociations avec Rudolf Leopold, qui a la réputation d’être extrêmement difficile, ont été engagées depuis des années. Il est aujourd’hui d’accord pour donner sa collection à une fondation instituée par l’État, la Banque nationale, lui-même et d’autres mécènes qui restent à trouver. Mais le donateur, ophtalmologue et collectionneur passionné, a exigé de devenir le directeur de la Fondation. Il ne recevra probablement que 2,2 milliards de schillings environ (soit 1 milliard de francs) pour une collection qui est estimée au moins au double. Deux experts, l’un nommé par Leopold, l’autre par le ministère des Sciences, sont en train de faire une estimation et le contrat ne pourra être signé que lorsque ce travail aura été fait. Ce sera également un élément déterminant dans la décision finale du Denkmalamt sur l’ensemble du projet.

Mais une autre menace se profile à l’horizon : sauf si des mesures sont prises, le projet pourrait rapidement devenir un enjeu politique pour les élections de 1994 à l’Assemblée nationale. "Tout ce qu’il nous faut dans cette situation, c’est la poigne et la résolution d’un seul politicien, comme dans la controverse sur la Haas Haus de Hans Hollein", déclare Dieter Bogner, coordinateur et directeur du "projet du siècle", qui souligne qu’il reste optimiste malgré tout.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°1 du 1 mars 1994, avec le titre suivant : Un Kulturforum plus modeste

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