Qatar

Serra s’élève à Doha

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 31 janvier 2012 - 960 mots

Avec une tour de 24 mètres de hauteur, Richard Serra inaugure un parc de sculptures à Doha, nouvelle étape d’un développement culturel de l’Émirat.

DOHA (QATAR) - Ce n’est pas un artiste arabe mais un américain – et non des moindres – qui a inauguré le nouveau parc de sculptures installé sur la corniche de Doha, tout à côté du remarquable Musée d’art islamique (MIA) conçu par l’architecte sino-américain Ieoh Ming Pei. Sous la houlette d’une institution très confortablement dotée, la Qatar Museums Authority – à qui l’on prête la volonté d’acquérir une collection d’art moderne et contemporain d’envergure, et sur les destinées de laquelle « règne » la Sheikha Al-Mayassa, fille de l’émir, le Sheikh Hamad Bin Khalifa Al-Thani –, le pays confirme son engagement dans une politique culturelle énergique. Les inaugurations de projets s’enchaînent en effet : avant l’ouverture estimée en 2013 du futur Musée national du Qatar, dont l’élaboration est confiée à Jean Nouvel, le MIA a vu le jour en décembre 2008, suivi par le Musée arabe d’art moderne (Mathaf) fin 2010.

Ils sont désormais rejoints par ce nouveau MIA Park, vaste espace de 25 hectares librement ouvert au public dont le plan en forme de croissant, élaboré par le bureau new-yorkais Pei Partnership Architects, prend naissance aux portes du MIA avant de s’étendre sur la baie de Doha. Ambitionnant de regrouper progressivement plusieurs dizaines d’œuvres de grande ampleur – sans qu’aucun nombre ni calendrier n’ait été spécifié –, la nouvelle institution s’ouvre donc avec une installation monumentale de Richard Serra sobrement intitulée 7, en référence notamment au nombre de plaques d’acier qui la composent. Elle sera rejointe dans quelques mois par une installation de Cai Guo-Quiang faite de rochers gravés de sentences traditionnelles de la culture chinoise traduites en arabe, Homecoming (2011), actuellement visible dans l’exposition que lui consacre le Mathaf. À tout seigneur tout honneur : l’artiste, sans doute un brin mégalomane sur ce point-là, a estimé que sa sculpture serait mieux mise en valeur si installée un peu plus avant sur la baie ; ce qui a conduit les promoteurs à édifier sur l’eau une plateforme de 60 mètres de long sur laquelle l’installer. Un emplacement qui lui permet d’entrer un peu plus en compétition avec la « skyline » (ligne d’horizon) du quartier d’affaires de Doha s’élevant en face, de l’autre côté de la baie et qui, il est vrai, permet en outre d’établir un lien visuel un peu plus direct avec le musée voisin.

Un symbole poétique et spirituel
Devenue presque un phare urbain dont le système d’éclairage serait constitué par la luminosité spécifique renvoyée par l’acier rouillé noyé sous le soleil, la structure haute de 24 mètres est à ce jour la plus grande jamais réalisée par Serra. Fermée sur elle-même, la sculpture à sept côtés offre trois ouvertures triangulaires permettant d’y pénétrer. Plus qu’en prenant conscience du gigantisme de la masse, c’est là que le visiteur est saisi par la sensation d’être « pris au piège ». Il découvre à travers ces ouvertures parfaitement cadrées des points de vue ingénieux, avant de se sentir englouti dès lors qu’il lève les yeux au ciel.

Cette balise désormais profondément ancrée dans le paysage, plantée au bout de sa plateforme devient une destination, est intéressante également pour sa symbolique. Inspiré par les minarets, espagnols et yéménites notamment, qui l’ont conduit vers la conception d’une pièce à la fois verticale et percée d’ouvertures, l’artiste avait initialement pensé, sans être convaincu par le résultat, exécuter une sculpture à huit volets. Finalement réduite à sept, et par là-même devenue plus verticale et plus étroite, la tour fait écho avec le chiffre 7 aux nombreuses références qui y sont faites dans le Coran. Le fait donc, que Richard Serra, un artiste occidental, ait été choisi pour inaugurer le MIA Park fait montre, pour le Qatar, d’une quête de reconnaissance internationale à travers le domaine culturel, tout en offrant localement une ouverture propice à l’établissement d’un dialogue entre deux mondes qui se regardent sans toujours se comprendre, loin s’en faut.

Serra, ambassadeur de l’art occidental au Qatar
Pour Jean-Paul Engelen, directeur des Programmes d’art public de la Qatar Museums Authority, inviter une personnalité telle que Richard Serra revient à « introduire un nouveau langage dans le pays, et une incroyable manière de présenter l’art occidental dans le pays. » L’élan insufflé par la Sheikha Al-Mayassa apparaît ici déterminant. Férue d’art contemporain, elle semble avoir fait de l’instauration d’un dialogue entre les cultures islamique et occidentale pour une meilleure compréhension, un véritable cheval de bataille. L’approche est pragmatique à l’heure où le Qatar semble lancé dans une opération de séduction aux yeux du monde occidental, visant à mieux faire connaître le pays afin d’accompagner sa « diplomatie économique » faite d’investissements tous azimuts, particulièrement en France. En outre, au-delà de l’ambition affichée de faire pénétrer l’art contemporain dans le pays, elle entretient l’espoir de générer des rencontres avec le public mais aussi avec la scène artistique locale. Jean-Paul Engelen l’a bien compris lorsqu’il affirme : « nous avons besoin du soutien des artistes locaux afin de bâtir une scène artistique vivante. » L’un des enjeux du futur développement du parc de sculptures sera donc l’établissement d’une confrontation directe entre artistes arabes et occidentaux dans ce champ de l’art monumental, où il faudra certainement veiller à instaurer un équilibre afin d’éviter un quelconque effet de domination de l’un sur l’autre. Tandis qu’une autre question fondamentale sera de voir comment au fil du temps la population s’appropriera effectivement, ou non, cette nouveauté que constitue pour elle le MIA Park.

MIA PARK

Corniche du port de Doha, les dimanche, lundi et mercredi de 10h30 à 23h, les jeudi et samedi de midi à 23h, et le vendredi de 14h à 23h. Fermé le mardi

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°362 du 3 février 2012, avec le titre suivant : Serra s’élève à Doha

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