Mercredi 25 novembre 2020

Musée

L’incroyable histoire du Palais Galliera

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 27 octobre 2020 - 1157 mots

PARIS

Né de la rencontre d’un palais orphelin de sa collection d’art et d’une collection de mode en recherche d’un musée, le Musée de la mode de la Ville de Paris vient de rouvrir ses portes après d’importants travaux d’extension doublant sa surface.

Le destin d’un musée tient parfois à peu de choses. Pour l’amateur contemporain, le Palais Galliera est indissociable des expositions de costumes et de haute couture. Et pourtant, l’installation de la collection du Musée de la mode de la Ville de Paris dans cet écrin résulte en réalité d’une série d’aléas. En lieu et place des mannequins et précieuses toilettes, ce monument aurait en effet dû accueillir des peintures flamandes, du mobilier du siècle des Lumières et de délicates pièces des manufactures de Sèvres et des Gobelins, une riche collection initiée au XVIIe siècle par la commande d’un portrait de famille des Brignole-Sale au célèbre Van Dyck. Un fonds qui ne cesse de s’enrichir, notamment sous l’impulsion de Maria, la dernière représentante de cette famille patricienne génoise, plus connue de ce côté des Alpes sous son titre de duchesse de Galliera. Son union avec le marquis Raffaele de Ferrari fera d’elle l’une de personnalités les plus riches d’Europe. Financier inspiré, son époux est en effet un des acteurs phares de la construction des chemins de fer du nord de l’Italie, de la ligne Paris-Lyon-Marseille, du canal de Suez, mais aussi de la création du Crédit mobilier… Autant dire que ce couple à qui tout réussit avait tout pour devenir la coqueluche de la vie politique mondaine et culturelle parisienne.

Une philanthrope contrariée

En 1876, le sort frappe brutalement la duchesse quand son mari s’éteint. Épreuve supplémentaire, son fils Philippe, le seul enfant survivant du couple, refuse à la fois le titre ducal et l’héritage familial, pour clamer son rejet des siens et de son milieu. Cette mère meurtrie va consacrer son immense fortune à des actions de mécénat et de philanthropie, créant un orphelinat, un hospice ou encore une école – l’ancêtre de Sciences Po. Évidemment, alors que la muséomanie bat son plein, la bienfaitrice caresse aussi le rêve de fonder son musée et de le léguer à l’État français. Toutefois, malgré d’importantes collections et des moyens illimités, ce musée connaît une trajectoire semée d’embûches.

En 1878, elle commande à l’architecte Léon Ginain un palais d’inspiration Renaissance, proche de l’esprit des villas palladiennes. La construction est stoppée pour une question d’alignement des bâtiments. En réglant ce problème, on découvre une erreur considérable commise par son notaire : le juriste s’est trompé et a mentionné le don au bénéfice de la Ville de Paris et non de l’État ! Les tentatives de faire rectifier le bénéficiaire restent infructueuses et l’imbroglio administratif prend une tournure inattendue sur fond de crise politique. Scandalisée par une loi s’attaquant au comte de Paris, la duchesse décide en représailles de modifier son testament. Coup de théâtre, elle lègue ses collections à la ville de Gênes, où elles sont toujours exposées au Palazzo Rosso. Le palais est malgré tout achevé aux frais de la duchesse. En 1895, la Ville se retrouve ainsi en possession d’un musée de Paris cossu mais totalement vide.

D’un musée à l’autre

La municipalité mise sur un secteur qui a le vent en poupe et inaugure entre ces murs rouge pompéien un Musée d’art industriel. Mais une fois passé l’engouement pour les arts appliqués, le lieu change à nouveau d’affectation et est dévolu à l’art contemporain. Il accueille ainsi les expositions annuelles du Salon des peintres témoins de leur temps, auquel participent, entre autres, Matisse, Chagall ou encore Buffet et Picasso. Parallèlement, le site accueille des ventes aux enchères. Il faudra attendre 1977 pour que la destinée de ce palais sans collection rencontre celle d’une collection sans toit.

En 1920, la Ville avait reçu un fonds aussi formidable qu’original, constitué par Maurice Leloir pour la Société de l’histoire du costume. Une libéralité assortie d’une condition : la Ville doit créer un musée pour accueillir ces deux mille costumes et accessoires. Ce fonds trouve d’abord asile au Musée Carnavalet. Une présentation conçue comme temporaire, mais qui dure car la création d’un musée est ralentie par la guerre. Dans les années 1950, la collection prend ses quartiers au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, alors annexe de Carnavalet. Y sont organisées de nombreuses expositions qui rencontrent un franc succès, jusqu’à ce que le musée soit contraint de fermer suite à l’effondrement de son plafond ! La Ville décide alors d’installer la collection dans le tout proche Palais Galliera, conférant à ce dernier son affectation définitive.

Au fil des ans, des expositions et des donations, cette collection s’embellit et se diversifie jusqu’à comptabiliser plus de 200 000 pièces couvrant un large spectre de l’Ancien Régime aux hits de la haute couture, en passant par la garde-robe de l’impératrice Eugénie et les créations de Schiaparelli. Pour magnifier cette collection, visible uniquement par roulements pour des raisons de conservation, le monument vient de bénéficier d’importants travaux, qui doublent sa surface d’exposition, en investissant les poétiques caves voûtées, écrivant ainsi un nouveau chapitre dans l’histoire mouvementée du palais.

La Grande Galerie

L’architecture intérieure et la décoration sont emblématiques des concepts muséologiques du XIXe siècle. La Grande Galerie est ainsi ornée d’un plafond à coupoles peintes, portant le monogramme de la duchesse de Galliera, et d’un sol en mosaïques. Ces éléments resplendissants, exécutés par Giandomenico Facchina, s’harmonisent avec les murs rouge sombre et d’élégantes boiseries noir ciré. Les corniches sont par ailleurs délicatement sculptées pour souligner le caractère prestigieux de cet écrin.
 

Tradition et innovation

Le palais incarne à la perfection le style Beaux-Arts furieusement en vogue à la fin du XIXe siècle. Ce charmant édifice de dimensions modestes, niché dans un jardin parsemé de statues allégoriques, évoque un pavillon de plaisance néo-Renaissance librement inspiré des célèbres villégiatures de Palladio. Sous le vernis traditionnel se cachent toutefois des innovations techniques puisque la pierre de taille dissimule une structure métallique réalisée par l’entreprise de Gustave Eiffel.
 

La Galerie courbe

Chaque mètre carré a été optimisé pour donner plus de place aux expositions et, dès l’été prochain, à la présentation semi-permanente de la collection. Les architectes ont ainsi ingénieusement transformé un espace de circulation de forme courbe, car situé sous le péristyle, en une étonnante galerie dotée d’une vitrine à effet miroir qui semble démultiplier l’espace. Pour l’exposition inaugurale, les commissaires ont eu l’excellente idée d’y décliner les iconiques tailleurs de Chanel. Effet garanti.
 

Les Caves voûtées

L’ambiance change radicalement dans les nouvelles galeries créées en rez-de-jardin. Autrefois dédiées au stockage et aux équipements techniques, les caves ont été rénovées et reconfigurées, permettant de doubler la surface d’exposition. Un sous-sol a été aménagé pour dissimuler les équipements de contrôle de la lumière, de la température de l’humidité. Les caves libérées de ces installations ont été restaurées par des compagnons afin de sublimer le contraste entre la brique et la pierre de taille.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°738 du 1 novembre 2020, avec le titre suivant : L’incroyable histoire du Palais Galliera

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