Les nouvelles problématiques de la restauration et de la conservation

Le Journal des Arts

Le 26 mars 2008

Au crépuscule d’un siècle riche en bouleversements, vient le temps de l’inventaire d’un legs architectural sans précédent. Au-delà de l’ampleur inédite de la construction et du développement de nouveaux procédés techniques, le XXe siècle aura vu les architectes porter leurs efforts sur des types jusque-là négligés : équipements industriels ou de loisir, habitat collectif… Les bâtiments protégés au titre des monuments historiques rendent compte de cette diversité et apportent de nouvelles problématiques à la réflexion patrimoniale, concernant aussi bien la restauration que la valorisation. Nous les envisagerons, d’ici la fin de l’année, à travers une nouvelle rubrique.

La villa Majorelle à Nancy, l’aérogare du Bourget, l’Unité d’habitation de Marseille, le stade Gerland à Lyon, la Samaritaine, le cinéma Rex à Paris, l’école de plein air de Suresnes, le garage hélicoïdal de Grenoble, la tour Perret à Amiens, la rotonde pour locomotives à vapeur d’Avignon, le casino de Biarritz, l’usine sidérurgique d’Uckange, les halles centrales de Reims… Cette brève sélection de bâtiments du XXe siècle inscrits ou classés rend compte de l’extrême richesse de la production architecturale française des cent dernières années et, en même temps, marque l’apparition de nouveaux types dans le domaine patrimonial.

Paradoxalement, les premières constructions protégées de ce siècle ont été les témoignages, non du génie de bâtir, mais de la fureur de détruire : les vestiges significatifs de la Grande Guerre. À Douaumont, par exemple, la Tranchée des baïonnettes, dans laquelle les deux compagnies du 137e R.I. avaient été ensevelies, et le monument commémoratif élevé au-dessus ont été classés dès 1922. Le Théâtre des Champs-Élysées d’Auguste Perret sera le premier bâtiment “moderne” protégé pour les qualités intrinsèques de son architecture, en 1957. Toutefois, l’acceptation de cet héritage ne se fera pas sans réticence : le ministre des Affaires culturelles, André Malraux, avait dû passer outre l’avis défavorable de la Commission supérieure des monuments historiques pour inscrire dix édifices de Le Corbusier. Dès juillet 1963, l’architecte de la villa Savoye avait lui-même demandé la protection de ses œuvres.

Aujourd’hui, “le XXe représente 2,5 % des édifices protégés et, dans ces 2,5 %, la deuxième moitié du siècle 10 %, constate Bernard Toulier, conservateur à l’Inventaire et responsable de la mission “Patrimoine architectural des XIXe et XXe siècles”. Dans la première moitié, 40 % sont datés entre 1900 et 1910, l’Art nouveau est donc majoritaire. Il faut redresser la barre et s’attaquer à la seconde moitié”. Outre le manque de recul historique, cette prudence peut trouver sa source dans des problèmes inédits de conservation soulevés par ce patrimoine. Que faire d’installations industrielles désaffectées, d’aéroports sans piste, ou de logements ou de bâtiments administratifs ne répondant plus aux normes de confort et de sécurité ? Comment remplacer des matériaux qu’on ne produit plus et dont on a perdu le mode de fabrication ? Faut-il préserver les traces du coffrage quand on restaure le béton ? Quel avenir imaginer pour un lieu dépouillé de sa fonction d’origine ? “À chaque bâtiment doit correspondre une dynamique particulière”, estime Bernard Toulier, qui souligne la nécessité d’“une vision plus prospective de la protection pour l’intégrer à l’activité économique, à l’aménagement du territoire”.

Une évolution démocratique
“Les bâtiments identifiés ne constituent pas nécessairement du patrimoine, cela le devient quand c’est partagé, poursuit-il. La population doit se le réapproprier. À nous de faire preuve de conviction, de le porter à la connaissance de tous. Le patrimoine n’est plus imposé du haut vers le bas”. Il note ainsi “une évolution démocratique dans le processus de fabrication du patrimoine”, grâce au développement de nouveaux dispositifs, mieux adaptés au XXe siècle. Ainsi la Zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (ZPPAUP) qui, à la différence du secteur sauvegardé, n’est pas imposée mais doit être demandée par le conseil municipal, comme l’a fait la Ville du Havre. Par ailleurs, “il y a aujourd’hui une volonté politique qui n’existait pas hier. De plus en plus d’élus dans les villes de villégiature se font élire sur des programmes patrimoniaux ; le patrimoine, c’est une image de marque”. C’est le cas à Biarritz, où “le casino n’était pas une merveille à classer, mais il avait suffisamment de signification et d’identité pour le restaurer à l’identique. Quant aux stations de sports d’hiver, comme Megève ou Courchevel, elles veulent conserver leur spécificité par rapport aux nouvelles stations en mettant leur patrimoine en avant.”

Nombre de protections ont été décidées dans le cadre de campagnes thématiques, sur le patrimoine ferroviaire, balnéaire, les boutiques anciennes, les cinémas… au risque de découper le patrimoine en petits morceaux. Cet éparpillement montre le recul, dans la définition du patrimoine national, d’une mémoire unique d’inspiration républicaine, au profit de mémoires particulières, qu’elles soient sociales, professionnelles, ou régionales. Sous l’effet de ces multiples pressions, la machine à fabriquer du patrimoine ne risque-t-elle pas de s’emballer ? Pour ne pas trop engager l’avenir sans compromettre le passé, le ministère de la Culture devrait mettre en place incessamment un “label XXe siècle”, une façon de valoriser des bâtiments en attirant sur eux l’attention non seulement de la population mais aussi des élus locaux, tout en laissant du temps au temps…

À lire

- Mille monuments du XXe siècle en France, éd. du Patrimoine, 1997, 416 p., 130 F.
- Architecture du XXe siècle, le patrimoine protégé, Les Cahiers de l’École nationale du patrimoine n° 1, 1998, 166 p., 100 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°100 du 3 mars 2000, avec le titre suivant : Les nouvelles problématiques de la restauration et de la conservation

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