Mardi 10 décembre 2019

Musée - Restitutions

La Belgique confrontée à son tour au dilemme des restitutions

Le musée de Tervuren rattrapé par le débat des restitutions

La réouverture du Musée royal de l’Afrique centrale, où se trouve la majorité des pièces d’époque coloniale, a relancé le débat des restitutions des biens culturels, alors que la Belgique n’a toujours pas de position officielle sur le sujet.

Par Olympe Lemut · Le Journal des Arts

Le 1 avril 2019 - 971 mots

TERVUREN / BELGIQUE

Plusieurs musées belges, à commencer par celui de Tervuren, abritent de vastes collections d’art africain issues de l’ancienne colonie congolaise. Dans le sillage de la France, le débat sur le retour ou non de certains objets prend de l’ampleur. D’autant qu’un précédent fâcheux fait polémique.

Musée royal de l'Afrique centrale, Tervuren, Belgique
Musée royal de l'Afrique centrale à Tervuren en Belgique, conçu par l'architecte Charles Girault de 1901 à 1910 sous le règne de Léopold II (roi des Belges de 1865 à 1909) et inauguré sous Albert I (roi des Belges de 1909 à 1934)
Photo EmDee, 2007

Tervuren (Belgique). Si l’Africa Museum (ou Musée royal d’Afrique centrale) cristallise les tensions depuis sa réouverture fin 2018, son directeur précise d’emblée que d’autres musées belges possèdent dans leurs collections des objets africains d’époque coloniale. Guido Gryseels évoque les 180 000 pièces du musée (dont 120 000 pièces ethnographiques), mais mentionne plusieurs milliers de pièces dans « le Musée MAS (Museum aan de Stroom) à Anvers, le Muséum des sciences naturelles de Bruxelles et les musées du Cinquantenaire (Bruxelles) ». À cette liste il convient d’ajouter le Musée africain de Namur (8 500 pièces) et le Musée L à Louvain-la-Neuve (plusieurs centaines de pièces). Il y aurait donc plus de 200 000 pièces africaines dans les musées belges, principalement d’origine congolaise, et datant de la période coloniale.

À ce jour la Belgique n’a reçu aucune demande officielle de restitution, malgré les déclarations de l’ancien président de la République démocratique du Congo (RDC) Joseph Kabila fin 2018 : celui-ci envisageait d’envoyer une demande à la Belgique en 2019. Depuis les élections, son successeur Félix Tshisekedi n’a pas fait de déclaration dans ce sens. Guido Gryseels le confirme : « jusqu’à présent la discussion se fait par presse interposée, car il n’y a aucune demande officielle des pays africains » auprès de Tervuren ou d’autres musées.

Statuette Nkisi Nkondi © Photo MRAC Tervuren
Statuette Nkisi Nkondi (peuple Bakongo), av. 1878, bois, métal, pigments, tissu, verre, 115 x 45 x 33 cm
© Photo MRAC Tervuren

Il évoque un cas de restitution dans les années 1970, lorsque Mobutu dirigeait le Zaïre (ex-Congo belge). Après de longues discussions, le Musée de Tervuren avait renvoyé à Kinshasa entre 1976 et 1982 116 objets de ses collections « qui ont été exposés par l’autorité des musées congolais à l’Académie des beaux-arts ». Les conditions de conservation des objets avaient suscité l’inquiétude de plusieurs experts, dont Pierre Loos, galeriste belge spécialiste d’art africain : « les objets étaient entreposés dans des hangars sans protection contre l’humidité ou les insectes xylophages », se souvient-il. En 1997, lors de la chute de Mobutu, les collections des musées ont été pillées, ce qui explique que lors du dernier inventaire « il restait 24 pièces sur les 116 d’origine », d’après Guido Gryseels. Selon Pierre Loos, la RDC a porté plainte pour vol, mais la démarche est problématique car « les conditions du vol sont bien documentées et tout indique une implication de l’entourage de Laurent Kabila (successeur de Mobutu) ». Tous les ans, des objets de cette collection refont surface « chez des marchands d’art en Belgique et en Europe », selon Guido Gryseels. Le dernier en date a été saisi par la police belge en Wallonie en décembre 2018.

Un contexte peu favorable aux restitutions

Cet épisode bien connu en Belgique alimente le débat sur les restitutions, mais Guido Gryseels préfère s’attarder sur le contexte actuel. D’abord l’aspect moral souvent invoqué dans ce débat : « il n’est pas normal qu’une telle proportion du patrimoine africain se trouve en Europe, c’est certain », explique-t-il en préambule. Ensuite, il évoque le statut des collections muséales belges : « Comme en France, elles sont inaliénables, donc d’un point de vue strictement juridique ce n’est pas possible de restituer, même en cas de pillage de guerre. » Un argument que Pierre Loos nuance, car il estime possible de rendre des pièces « si l’objet est identifié comme volé à un propriétaire défini ». Enfin les relations politiques entre la Belgique et la RDC compliquent le débat sur les restitutions, car « elles sont mauvaises, soyons honnêtes, et le débat devient rapidement politique », d’après Guido Gryseels. Il regrette l’absence de position officielle de la Belgique sur ce sujet, en raison d’un « problème de compétences des ministres sur les affaires culturelles ». Un constat corroboré par l’absence du Premier ministre à l’inauguration du nouveau Musée de Tervuren. La situation financière fragile des musées congolais incite en outre à la prudence, et Guido Gryseels envisage d’éventuelles restitutions comme un processus à long terme. « En attendant, nous faisons une recherche systématique de provenance sur les collections du musée avec l’aide de chercheurs africains, et nous numérisons les archives que la RDC et le Rwanda réclament. » Quant à restituer physiquement des pièces ethnographiques, Guido Gryseels rétorque : « À qui les restituer ? »

Les restitutions en France et en Belgique, similitudes juridiques et différences politiques  

Restitutions. Guido Gryseels, directeur du Musée royal d’Afrique centrale, rappelle que, comme en France, les collections muséales belges sont inaliénables, insaisissables et imprescriptibles. Mais ce régime protecteur peut être assoupli, selon la juriste belge Céline Romainville, car ce statut a été élaboré « essentiellement par la doctrine et la jurisprudence » depuis le XIXe siècle. Elle relève qu’il n’existe en droit belge « aucune règle constitutionnelle, législative ou jurisprudentielle qui consacrerait un principe d’inaliénabilité absolue des collections ». En France la notion d’inaliénabilité a été redéfinie de manière plus stricte par la loi du 4 janvier 2002, qui interdit toute restitution. Pour la juriste, le Sénat français a pourtant publié une étude qui montre que l’inaliénabilité des collections « se rapproche d’un principe non absolu ». Il y aurait une marge d’évolution, comme en Belgique. C’est surtout au niveau politique que la France se distingue de la Belgique. La où cette dernière n’a toujours pas nommé de commission d’experts, la France a déjà fait rédiger un rapport par Bénédicte Savoy et Felwine Sarr en 2018. L’implication personnelle d’Emmanuel Macron et son discours à Ouagadougou fin 2017 ont contribué à lancer le débat. En Belgique, l’absence de ministère de la Culture et la dilution des tutelles des musées au niveau régional compliquent toute prise de décision. Enfin, seule la France a reçu une demande officielle de restitution : dès 2016, le président du Bénin a demandé le retour des objets royaux du Dahomey conservés au Musée du quai Branly et les négociations Continuent.

 

Olympe Lemut

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°520 du 29 mars 2019, avec le titre suivant : Le musée de Tervuren rattrapé par le débat des restitutions

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