Vendredi 22 novembre 2019

Art contemporain

Le memento mori d’Hiroshi Sugimoto

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · L'ŒIL

Le 19 septembre 2013 - 647 mots

Il est peu d’artistes contemporains dont le travail s’apparente autant à une quête spirituelle et philosophique que le photographe japonais Hiroshi Sugimoto.

Hanté par le travail du temps et de la mort programmée des civilisations, le plasticien a entrepris, depuis 2003, un vaste projet interrogeant l’idée du déclin et ses répercussions sur les sociétés disparues ou en voie de disparition : The History of History. Partageant son temps entre Paris et Tokyo, absorbant comme autant d’expériences mystiques les matériaux et les lieux visités, Sugimoto n’a cessé ainsi de nourrir son travail par la contemplation de chefs-d’œuvre admirés dans les musées ou faisant partie, au fil des ans, de ses propres collections.

C’est donc dans l’écrin raffiné de la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent, que le créateur nippon a accepté de dévoiler son univers intime, son musée fictif et réel tout à la fois. Se dessine ainsi en filigrane la cartographie d’un itinéraire sentimental et esthétique, d’un voyage au cœur de la beauté et de ses infinies variations. De l’antique statuaire bouddhiste à la peinture sur soie nipponne, d’une gravure de Rembrandt à une fresque de Giotto, en passant par les clichés botaniques de William Henry Fox Talbot, les œuvres sélectionnées par Hiroshi Sugimoto sont autant de galets ponctuant son jardin zen. Collectionnés, mais aussi mis en scène et sublimés par le travail photographique du plasticien, ces témoignages universels du génie humain composent, à leur façon, un cabinet de curiosités aux allures de memento mori (« souviens-toi que tu vas mourir »).

Il y a, par exemple, cette épée du XIIIe siècle en forme de vajra (foudre-diamant) dans laquelle l’artiste collectionneur n’a pas hésité à insérer une lame contemporaine réalisée selon des procédés ancestraux : soit une façon de retisser le lien originel entre le passé et le présent. Citons encore ces effigies d’argile de la période du Jômon moyen (2 500-1500 avant notre ère), qui sont comme les premiers portraits nés sur le sol nippon : leur sourire crispé semble traduire des angoisses si proches des nôtres. Ponctuée de deux petits seins, la bouche arrondie dessinant un point d’interrogation, l’une d’entre elles semble saisie par quelque mystérieux spasme. Celui de la mort ou de l’extase ?

Un regard métaphysique
Le regard d’Hiroshi Sugimoto n’est cependant en rien celui d’un historien de l’art, encore moins celui d’un archéologue. En empathie avec les objets qu’il collectionne ou les œuvres qu’il admire et photographie dans les musées, l’artiste japonais en dévoile la dimension secrète, en exhume la spiritualité enfouie. Fasciné par les masques du théâtre nô comme par les effigies gardiennes des tombes haniwa, il porte sur ces condensés de beauté un regard émerveillé, humaniste. Aux antipodes d’une démarche froide ou clinique, son travail de plasticien s’apparente, lui aussi, à une interrogation métaphysique. Il suffit, pour s’en convaincre, d’admirer l’extraordinaire vidéo Accelerated Buddha, dont les images de mille statues de bodhisattva photographiées dans un temple de Tokyo du XIIe siècle défilent en un tempo endiablé avant de se dissoudre et de disparaître. Comme une métaphore de notre destin à tous, simples mortels ou glorieuses civilisations condamnées inexorablement à l’extinction…

« Je me consacre à l’art contemporain dans le même esprit que si je sculptais une statue de Bouddha. Grâce à cela, atteindrai-je un jour la sagesse bouddhique ? », s’interroge Hiroshi Sugimoto. Quelle que soit la réponse, l’exposition et le magnifique livre qui l’accompagne conduisent à l’élévation.

« Hiroshi Sugimoto, Accelerated Buddha »

du 10 octobre 2013 au 26 janvier 2014, Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent, Paris-16e, www.fondation-pb-ysl.net. Catalogue en français conçu par l’artiste lui-même, Éditions Xavier Barral, 208 p., 60 €.

Sugimoto expose également du 15 au 25 octobre chez Boucheron, place Vendôme, Paris-1er, lire p. 133.

Dans le cadre du Festival d’Automne, Sugimoto signe parallèlement la mise en scène d’un spectacle de marionnettes bunraku au Théâtre de la Ville : représentations du 10 au 19 octobre 2013. www.theatredelaville-paris.com

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°661 du 1 octobre 2013, avec le titre suivant : Le memento mori d’Hiroshi Sugimoto

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