Château - Restauration

Le buffet d’eau de Versailles, un géant en quête de stabilité

Par Sindbad Hammache · Le Journal des Arts

Le 26 octobre 2022 - 587 mots

VERSAILLES

Construite à la hâte, cette fontaine massive installée dans les jardins du Trianon bénéficie d’une grande restauration. L’occasion d’étudier le programme sculptural signé Van Cleve.

Le Buffet d’eau au Grand Trianon avant restauration. © Château de Versailles / Christian Milet, 2012
Le Buffet d’eau au Grand Trianon avant restauration.
© Château de Versailles / Christian Milet, 2012

Versailles. Considéré longtemps comme le parent pauvre des restaurations versaillaises, « victime de son éloignement » selon l’architecte en chef des monuments historiques Jacques Moulin, le Trianon est désormais au centre des attentions de l’Établissement public du château de Versailles comme de ses mécènes. Après les grands travaux dans le hameau de la reine, c’est une fontaine massive mais dissimulée au fond d’un bosquet du Grand Trianon qui fait l’objet d’une restauration. Le « Buffet d’eau » est depuis cet été décomposé et éparpillé entre Suresnes (Hauts-de-Seine), où ses marbres sont restaurés, et la Fondation de Coubertin à Saint-Rémy-lès-Chevreuse (Yvelines), qui rénove ses sculptures en plomb. Sur place, les fontainiers du château reprennent les canalisations, avant que le puzzle ne soit recomposé cet hiver.

Construire des fondations

Si cette restauration d’art rendra tous leurs détails aux sculptures, le chantier comporte aussi un volet gros œuvre, pour stabiliser la fontaine. « Il a l’air d’un colifichet de jardin, mais il est plus gros qu’une maison », prévient Jacques Moulin, dont cette restauration est l’avant-dernier chantier versaillais. Malgré ces dimensions, le Buffet d’eau est édifié dans l’urgence, en 1702, sur ordre direct de Louis XIV, et sans fondations. Sur le sol meuble des jardins du Grand Trianon, le monument s’enfonce et se déforme. Sous Louis XVI on envisage de détruire l’édifice ruiné, tandis que la Révolution préservera la fontaine, reconnue comme un chef-d’œuvre à valoriser. Repris à la fin du XIXe siècle, le buffet est armaturé de fer dans ses maçonneries, mais demeure instable. La restauration de 2022 remédie à cette absence de fondations, par l’injection d’une résine solidifiante sous la fontaine. Un chantier mené par l’entreprise Uretek, qui a déjà utilisé le même procédé pour d’autres monuments historiques, comme la fontaine des Jacobins à Lyon ou le Grand Palais à Paris.

Les marbres polychromes sont pris en charge par l’Atelier Chevalier à Suresnes. Les restaurateurs devront restituer le contraste chromatique atténué par le temps les pierres d’origine, marbre rouge du Languedoc et blanc de Carrare. Les sculptures en plomb ont, elles, été déposées à la Fondation de Coubertin, où les conservateurs peuvent enfin examiner de près cet ensemble conçu par Cornelis Van Cleve. L’occasion de remettre en lumière le travail de ce sculpteur du Grand Siècle, moins étudié qu’Antoine Coysevox ou François Girardon, mais qui répondait tout autant à de grandes commandes royales. La méconnaissance du buffet et de ses sculptures a longtemps laissé penser aux historiens de l’art qu’une bonne partie des décors en plomb avaient été remplacés au XIXe siècle. L’examen des sculptures montre au contraire une prédominance de la substance d’origine.

À la Fondation de Coubertin, les artisans d’art assurent la restauration des plombs, nettoyés par sablage, mais aussi la restitution de certaines parties. Comme la jambe du monumental Neptune, écrasée par un arbre, et dont une sculptrice reconstitue le dessin en mêlant étude traditionnelle de la sculpture et usage de l’outil numérique, validant les propositions de restitution.

Jacques Moulin reste fidèle à ses principes tranchés : ces restitutions du XXIe siècle ne seront pas distinguables du reste des sculptures. Marquer une différence relèverait selon lui « du côté nombriliste du restaurateur », bien que cette solution respecterait davantage les préconisations de la charte de Venise. Le chantier, dont le budget de 2,5 millions d’euros est entièrement financé par le mécénat de la Fondation Bru (Genève), sera parachevé par une dorure, « mais pas de dorures clinquantes », assure l’architecte.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°597 du 21 octobre 2022, avec le titre suivant : Le buffet d’eau de Versailles, un géant en quête de stabilité

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