Mercredi 17 octobre 2018

Musée

L’actualité vue par Fabrice Hergott, directeur du Musée d’art moderne de la Ville de Paris

« Faire du musée un réceptacle de discussions »

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 19 juillet 2007 - 1456 mots

Après avoir été conservateur au Musée national d’art moderne puis directeur des musées de Strasbourg, Fabrice Hergott est le nouveau directeur du Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Il dévoile ses projets pour l’institution et commente l’actualité.

Quels sont vos projets pour le Musée d’art moderne de la Ville de Paris ?
Depuis ma nomination en juillet dernier, j’ai surtout travaillé en urgence avec l’équipe du musée sur la programmation 2007. Une exposition Kara Walker est prévue cet été sur l’ensemble de l’ARC. En art moderne, nous exposerons la photographie de Rodchenko et parallèlement une rétrospective ultra [dense] de François Morellet, et proposée par lui : « Blow up, 1952-2007 quand j’étais petit je ne faisais pas grand », associant ses premiers tableaux géométriques de 1952 à leurs « remakes » contemporains quatre fois plus grands. Reprenant cette question de la reprise d’un modèle, nous avons commencé à travailler sur l’hypothèse d’une exposition « Chirico » et, dans le domaine de l’art contemporain, d’une exposition associant le travail de plusieurs artistes tels que Mathieu Mercier et trois ou quatre autres. De nombreux projets se dessinent, comme une grande exposition sur le Bauhaus, et une autre, tout aussi complexe, sur la situation à Paris après la Libération qui tentera de montrer et de comprendre l’incroyable ébullition artistique et intellectuelle de ces quelques années. Pour les monographies, nous allons sans doute faire avec la Tate l’exposition Peter Doig qui pourrait être à Paris pour l’été 2008 et avec le MOCA de Los Angeles la grande rétrospective Kippenberger en 2009. À encore plus courte échéance, ce serait intéressant de voir une exposition Martial Raysse qui montrerait l’unité de son œuvre, de ses débuts à aujourd’hui. Pour l’instant, ce sont là des hypothèses de travail pour les trois ou quatre années à venir. Elles vont se préciser et finir de s’agencer entre elles au cours des prochains mois et dépendront, pour les plus ambitieuses d’entre elles, des moyens dont nous pourrons disposer au cours des prochaines années.

Le musée et l’ARC resteront-ils deux entités distinctes ?
Ce serait même souhaitable de revenir aussi souvent que possible à l’idée originale d’un ARC très expérimental. J’aimerais aussi que l’ARC participe à la réflexion sur le développement et la présentation de la collection, que l’espace des collections profite des tentatives de mise en espace de l’art contemporain pour irriguer la collection et tenter d’en réactualiser la présentation. S’il est important de garder un tracé chronologique pour mesurer comment les choses se sont construites par strates progressives, il faut de temps en temps sortir d’une vision académique.

Votre faible budget d’acquisition du musée, de l’ordre de 660 000 euros, pourrait-il être revalorisé ?
Ce serait souhaitable évidemment. Mais il y a aussi des manières complémentaires d’enrichir les collections. J’espère vivement y arriver un peu par des dons, c’est-à-dire en continuant de développer le dialogue avec les artistes et les collectionneurs.

Avez-vous prévu une action à l’attention des collectionneurs qui semblent soutenir principalement le Centre Pompidou ?
Les Amis du musée d’art moderne nous aident déjà dans tout le côté opérationnel et pour de nombreuses acquisitions. J’aimerais que les collectionneurs se sentent mieux ici, que le musée soit pour eux un lieu de rencontre avec les artistes, notamment par le biais de conférences et de soirées. Il est bien sûr impératif de garder le niveau d’excellence qu’avait installé Suzanne Pagé, ce qui ne peut que faciliter une plus grande fluidité dans la circulation des idées, associer plus étroitement les critiques, les collectionneurs, et faire du musée un réceptacle de discussions, un lieu où l’on aurait plaisir à se retrouver et à faire des découvertes.

Imaginez-vous lancer dans votre musée une initiative similaire au Projet pour l’Art Contemporain de Beaubourg ?
Je l’imagine de manière plus informelle. Nous pouvons être complémentaires du Centre Pompidou. N’étant pas un musée national, nous ne pouvons pas, par exemple, bénéficier de dations. C’est une des raisons pour lesquelles la collection se développe de manière moins spectaculaire. Il faut donner aux collectionneurs le sentiment qu’ils participent activement à l’histoire de l’art en inscrivant leurs actions et leurs regards dans le musée, en suivant ce qu’ils font et en en tenant compte. Il me semble que les musées sont davantage l’œuvre des collectionneurs et des artistes que celle des conservateurs. Notre travail relève plus de l’organisation, de la capacité à donner une visibilité aux engagements parfois surprenants des collectionneurs et des artistes. Si par chance nous faisons un travail de pionnier, c’est en étant capable d’intégrer leur regard.

Des passerelles sont-elles envisagées avec le Palais de Tokyo ?
Le projet commun le plus important, qui aboutira sans doute en 2009, consiste à refaire les Ateliers de l’ARC sur l’ensemble des deux bâtiments. Avec Marc-Olivier Wahler [directeur du Site de création contemporaine], nous aimerions jouer sur la stéréoscopie des deux lieux, valoriser le côté ailes de papillon de l’architecture et ne pas hésiter à réaliser des projets en miroir.

Quelle place aura l’antenne de Beaubourg dans cette synergie ?
Ils sont invités à faire partie du jeu. Je serais ravi que cette antenne renforce le pôle moderne et contemporain. Avec les autres musées du quartier, Galliera, Guimet, Quai Branly, la Cité de l’architecture et du patrimoine, nous ne demandons qu’à construire des passerelles. Cela permettra de créer une nouvelle entité très forte à Paris, l’une dans le Marais et l’autre sur la colline de Chaillot.

Que pensez-vous d’un lieu dédié aux artistes français ?
Je suis a priori sceptique, je ne crois pas qu’on puisse envisager l’art contemporain d’un point de vue strictement national. Je comprends et constate tous les jours qu’il peut y avoir des problèmes de visibilité des artistes français, mais ça ne se résout pas uniquement par les institutions. C’est une question très complexe liée à une situation générale. De ce point de vue, le projet sur la situation à Paris après la [Seconde] guerre [mondiale] n’est pas tout à fait désintéressé. Ce sera une manière de chercher à comprendre comment une ville peut devenir incontournable. Les années 1945 et 1950 ont été des années de grande liberté. C’est sans doute cela qu’il faudra réinventer. Les trois entités, Musées d’art moderne, Site de création contemporaine et Antenne du Centre Pompidou peuvent y contribuer en produisant une forte énergie commune, un intense pôle de créativité qui aura forcément des répercussions très positives sur la situation française.

Cette énergie passe-t-elle aussi par la circulation à l’étranger d’expositions d’artistes français ?
C’est plus compliqué qu’on ne le croit. Il ne faut pas se voiler la face, il y a actuellement une sorte de timidité de nos partenaires internationaux par rapport à l’art français depuis les années 1960. Reconquérir une actualité passe sans doute par une relecture plus fine de l’histoire et la mise en perspective de la situation actuelle. En France, nous avons une vision qui s’est réduite, peut-être trop institutionnalisée, trop officielle. Elle ne peut se revivifier que dans la comparaison, la discussion, l’association de penseurs, commissaires d’exposition et artistes venus de tous horizons.

La culture est la grande absente des programmes des candidats à l’élection présidentielle…
La situation artistique en France n’est pas assez assumée. C’est comme si nous étions dans une mine d’or sans en avoir conscience. On peut redevenir intéressant, important et désirable dans le débat international si l’on reprend un travail de fond sur le pourquoi de l’art. C’est à partir du sens des choses qu’on reconstruit. J’ai parfois l’impression que nos contemporains ont oublié que l’art contemporain permettait d’abord de beaucoup mieux vivre et cela sans aucune autre dépense ni effort que de visiter les musées et les galeries.

Quelle est votre position sur la question du Louvre à Abou Dhabi ?
Je suis un peu triste qu’il y ait aujourd’hui une scission entre les « pour » ou les « contre ». Le monde est en train de s’ouvrir à grande vitesse. C’est une grande chance et cela ne durera peut-être pas. Si la conservation des œuvres est garantie, si on ne dépeuple pas les musées français, la démarche est positive. Pour le ministère de la Culture, j’avais participé avec Emmanuel Starcky, voici deux ans, à une exposition « Ombres et Lumières : quatre siècles de peinture française » en Pologne, Hongrie et Roumanie. L’impact dans ces pays qui n’avaient jamais vu de telles œuvres était sidérant. L’exposition a produit une très forte émotion parmi les très nombreux visiteurs. Ils avaient le sentiment d’être enfin pris au sérieux.

Une exposition récente vous a-t-elle marquée ?
J’ai été frappé par l’exposition de Thomas Hirschhorn chez Chantal Crousel, à Paris. L’artiste est revenu à l’économie rigoureuse des travaux de ses débuts, mais à une plus grande échelle. J’ai pu mesurer là tout le progrès qu’avait fait cette œuvre.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°254 du 2 mars 2007, avec le titre suivant : L’actualité vue par Fabrice Hergott, directeur du Musée d’art moderne de la Ville de Paris

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