Fabrice Hergott, directeur des musées de Strasbourg

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 3 février 2006

Secret et diplomate, Fabrice Hergott s’est taillé un chemin ferme, du Centre Pompidou à la direction des Musées de Strasbourg. Portrait d’un opiniâtre masqué.

Ni courtisan ni rentre-dedans, visiblement sur ses gardes, Fabrice Hergott est difficile à saisir. Il semble porter sur le monde un regard goguenard teinté d’ennui. Sa réserve en fait un homme au mieux secret, au pire fuyant. « Fabrice n’aime pas se regarder, se montrer, convient l’un de ses amis. Mais il est très construit. Il sait où il va. » Qu’il ait une solide colonne vertébrale, impossible d’en douter au vu d’un parcours têtu, de la curie des conservateurs de Beaubourg, à Paris, à la tête des Musées de Strasbourg en 2000.
Lorrain de naissance, Fabrice Hergott a vécu à cheval entre plusieurs langues (français et allemand) et sans doute plusieurs envies. « Je n’ai pas vraiment eu de langue propre, rappelle-t-il. Aussi, pendant des années je me suis senti parfois un peu décalé. Avec cette ombre d’insatisfaction, si commune aux frontaliers, qui est un grand facteur d’ouverture, de curiosité, et qui fait qu’à la longue on finit par se sentir assez bien partout. » Alors qu’il se destine à des études de lettres, il s’inscrit sans préméditation en… égyptologie. « J’aime l’idée qu’une chose pourrait me faire basculer, avec toujours beaucoup de précautions, car je ne bascule pas », observe-t-il. Un vertige qu’il recherche aussi devant les œuvres. Après un stage au Musée d’art moderne de Saint-Étienne, une vacation au Musée de Strasbourg et un passage éclair par l’Inventaire général, il dirige pendant deux ans la Maison de la culture de Saint-Étienne. En 1985, il y présente les peintures de Markus Lüpertz, puis, la même année, trois peintres français, Vincent Corpet, Marc Desgrandchamps et Pierre Moignard.
Une répétition pour l’exposition controversée qu’il organise à Beaubourg en 1987, deux ans après son arrivée. En montrant trois inconnus, Stéphanois de surcroît – détail avivant la suspicion ! –, il s’attire un mélange d’indifférence et d’hilarité agressive. « L’exposition a été perçue comme une chose inconvenante, une faute de goût, alors que le bon goût devrait être l’essentiel de la pensée d’un conservateur et de ce que l’on attend de lui, ironise Fabrice Hergott. Plus sérieusement, je cherchais un équivalent en France de l’énergie de la peinture allemande. Je pensais que, dans les deux situations, il y a un rapport à l’histoire, une forme d’anachronisme que je trouvais intéressante. J’étais convaincu que la mission d’un conservateur est d’être le médiateur de ce que l’on ne voulait pas voir. » Et de ce que l’on accueillerait à bras ouverts vingt ans plus tard, comme le prouve l’exposition actuelle « Marc Desgrandchamps » à l’Espace 315 du Centre Pompidou !

« Chambre d’échos »
Marquées de ce fer rouge, les toutes premières années de Fabrice Hergott au Centre Pompidou seront plombées. « Il n’était pas très heureux à Beaubourg, observe Bernard Ceysson, ancien directeur du Musée d’art moderne de Saint-Étienne. Il y avait des clans, des territoires. Sa difficulté alors, qui fait sa force aujourd’hui, c’est qu’il ne s’inféodait pas. C’était un esprit libre, indépendant et ferme. »
Le goût d’Hergott pour la scène allemande déviait aussi du sillon officiel. Certaines de ses propositions d’acquisition mettront plus de dix ans à se concrétiser. « S’il y avait alors un regard positif sur Richter et Beuys, ou encore nuancé sur Polke, tout le reste était perçu comme trop expressionniste, ce qui en français voulait dire “provincial”. Il y avait alors une lecture au premier degré de cette peinture, regrette-t-il. Un conservateur est une chambre d’échos, une pensée muette, car en faisant les expositions on n’a pas toujours les moyens d’une critique articulée pour se défendre. Je devinais que ces artistes étaient importants, mais je n’avais pas les moyens de le dire autrement qu’en essayant de les faire acheter et de les montrer. »
Fabrice Hergott est du coup accueilli par la partie historique du musée. « Il était curieux. Il n’était pas de ceux qui pensaient qu’il ne s’était rien passé avant les années 1980, ou qui ne voulaient pas entendre parler de quoi que ce soit après 1920 », indique Isabelle Monod-Fontaine, directeur adjoint du Musée national d’art moderne/Centre Pompidou. Il fera ses armes en 1992 avec l’exposition « Georges Rouault », un sujet qu’il revisite avec Dominique Bozo en décapant l’image trop catholique entretenue par la famille. Suivront « Joseph Beuys » (1994), avec Harald Szeemann, puis « Francis Bacon » (1996), en binôme avec le critique d’art David Sylvester. Dans les deux cas, il sera le second. « Mais Sylvester et Szeemann ne prenaient pas n’importe qui comme second, précise Isabelle Monod-Fontaine. Si, avec des personnalités aussi fortes, tout s’est bien passé, c’est que Fabrice arrive à obtenir que les choses se fassent, sans avoir l’air d’y toucher. » De ses années au Centre Pompidou, Hergott garde aussi la fierté d’avoir coordonné le catalogue des collections avec le duo de graphistes M/M (Paris). « Beaubourg avait voulu travailler avec nous, car nous sommes abrupts et volontaires, relate l’un des duettistes, Mathias Augustyniak. On a mis ce projet dans les pattes de Fabrice en lui disant “tu vas te débrouiller avec eux”, en pensant sans doute que le cocktail serait explosif ! »

Programme cohérent
Aussi brillants que soient les fantassins, ils montent difficilement en grade à Beaubourg. Plutôt qu’énième à Rome, Hergott préférera être premier dans son village, en briguant la direction des Musées de Strasbourg en 2000. Bilingue, secret et diplomate, il dispose des atouts nécessaires pour réussir dans une ville complexe dont il connaît les ressorts. « Les musées étaient dans une situation inégale, l’investissement financier et intellectuel se trouvait dans l’art moderne, et les autres devaient se contenter des restes, décrit l’historien de l’art Roland Recht. Il y avait aussi eu une valse de directeurs. Il y a eu des années de flou, qu’il fallait remplacer par un programme cohérent et visible, et Fabrice a bien réussi ces objectifs. »

Se fondre dans le moule
En renonçant à deux années de crédits d’acquisition pour conserver un Canaletto, via les 2,5 millions d’euros versés aux héritiers du collectionneur autrichien Bernhard Altmann, il s’est affirmé comme le directeur de huit institutions et non pas comme le « superchef » du Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg. L’arrivée d’Hergott signe toutefois le départ, un an après, de Paul-Hervé Parsy, ancien directeur de l’établissement. En nommant à la tête des Musées un spécialiste de l’art contemporain plutôt qu’une personne qualifiée en art ancien, la municipalité a d’une certaine façon poussé Parsy vers la sortie. « Fabrice tenait à être en première ligne. Il a besoin de reconnaissance. Cette affaire ne témoignait pas de désaccords artistiques, mais était l’expression d’une lutte de pouvoir », déclare ce dernier. « J’avais un a priori positif sur Paul-Hervé en venant, réplique Fabrice Hergott. Je lui ai demandé ses projets, mais il ne m’en a pas proposé. Il a été fondamentalement vexé que je sois nommé directeur. » 
Bien qu’Hergott ait construit sa réputation sur un goût à contre-courant, il semble se fondre depuis dans le moule. « Une partie de la programmation est un peu décalée si une autre ne l’est pas, défend-il. J’aime ce travail en contrepoint, qui permet aux époques et aux œuvres de s’éclairer de manière inattendue, tout en montrant la fragilité de nos a priori. »

« Sens de la confrontation »
Malgré l’omnipotence inhérente à son nom – Gott signifiant « Dieu » en allemand –, Fabrice Hergott ne se prétend pas omniscient. « Il parle de ce qu’il connaît, et cède la place aux autres quand il ne maîtrise pas les sujets, observe le collectionneur Philippe Lévy. On a des échanges quelquefois violents, mais il a le sens de la confrontation et non de l’affrontement. » Un débat qu’il recherche aussi avec les artistes. « Il peut faire des kilomètres parce qu’on lui a conseillé de visiter un atelier. Il a un vrai intérêt pour ce genre de dialogue », avance Emmanuel Guigon, conservateur en chef du Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg. Certains lui reprochent son empathie excessive pour quelques artistes, le coup de foudre pour la personne éclipsant le jugement sur l’œuvre.
Cultivé dès 1996 au Centre Pompidou, son entregent auprès des collectionneurs compte parmi les cartes maîtresses de Fabrice Hergott. Grâce à lui, Jeanne-Marie de Broglie a offert au Centre Pompidou la Fusillade de Lüpertz. Il a aussi convaincu l’Allemand Frieder Burda d’injecter 1,5 million de francs de 2000 à 2003 dans les Musées de Strasbourg. Hergott a même rallié l’adhésion des collectionneurs strasbourgeois les plus proches de Paul-Hervé Parsy. De telles accointances sont-elles mues par le seul souci de susciter des dons ? « Il n’approche pas les collectionneurs pour leur collection. Il a une vision globale, s’intéresse à leur personnalité », assure Jeanne-Marie de Broglie.

Projets à mener à bien
Beaucoup d’observateurs voient aujourd’hui en Fabrice Hergott un candidat probable pour la direction du Musée national d’art moderne (MNAM) de Paris ; son nom avait autrefois circulé pour celle de la Fondation Beyeler à Riehen (près de Bâle), puis pour celle de la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence (Alpes-Maritimes). L’intéressé – qui entamera en avril son troisième mandat strasbourgeois – botte en touche, invoquant les projets qu’il doit encore mener à bien, comme le chantier du Musée historique. Trouverait-il ailleurs la latitude dont il jouit à Strasbourg ? Rien n’est moins sûr.

FABRICE HERGOTT EN DATES

1961 Naissance à Sarreguemines.

1985 Rejoint le Centre Pompidou.

1987 Exposition « Corpet, Desgrandchamps, Moignard » au Centre Pompidou.

1992 Exposition « Georges Rouault ».

1994 Exposition « Joseph Beuys ».

1996 Exposition « Francis Bacon ».

2000 Directeur des Musées de Strasbourg.

2003 Exposition « Hyperréalismes. USA 1965-1975 ».

2006 Expositions « Arthur Cravan » (jusqu’au 26 févier) et « Xavier Veilhan » (jusqu’au 16 avril).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°230 du 3 février 2006, avec le titre suivant : Fabrice Hergott, directeur des musées de Strasbourg

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