Jeudi 19 septembre 2019

Diversité

À la conquête du public défavorisé

Par Margot Boutges · Le Journal des Arts

Le 18 juin 2014 - 1050 mots

Les initiatives se multiplient pour attirer dans les musées les publics du champ social éloigné. L’enjeu est moins d’augmenter la fréquentation que d’utiliser l’institution comme outil d’insertion.

« Concevoir et mettre en œuvre des actions d’éducation et de diffusion visant à assurer l’égal accès de tous à la culture » constitue l’une des missions du musée énoncée dans la loi relative aux musées de France de 2002. Les personnes disposant des revenus les plus faibles et / ou les moins instruits, fréquentent pourtant beaucoup moins les musées que les personnes diplômées et / ou bénéficiant des  revenus les plus élevés (1). Certains ne se rendent jamais (ou presque) dans les musées. Aussi les institutions sont-elles de plus en plus engagées dans la volonté de se rendre plus accessibles au « public du champ social » qui, de par sa situation d’exclusion ou de vulnérabilité sociale ou économique, ne s’autorise pas à fréquenter les institutions culturelles. « Il s’agit de lever au maximum les freins qui empêchent la venue au musée d’un public de gens en grande précarité, de jeunes en rupture avec la société, d’adultes en réinsertion, de personnes illettrées, de sans-domiciles fixes, de migrants… », explique Fabienne Martet, chargée de la fidélisation du champ social au Louvre.

Une démocratisation culturelle freinée
Si l’exonération des tarifs – mise en vigueur pour tous les publics dans les collections permanentes des quatorze musées de la Ville de Paris depuis 2001, dans les musées nationaux les premiers dimanches du mois depuis 1998 (2) ou dans certains établissements pour les demandeurs d’emploi et les bénéficiaires de minima sociaux – est un levier à la démocratisation culturelle, elle est loin d’être suffisante pour faire passer la porte du musée aux publics les plus fragilisés. « Ils ne se saisiront pas nécessairement de cette offre, quand ils la connaissent (3), craignant de ne rien comprendre », explique Nadine Nafrère, responsable de l’antenne de l’association Cultures du cœur en Seine-Saint-Denis. Cette association, qui fait l’interface entre 10 000 structures culturelles et 9 000 structures sociales sur l’ensemble de la France, met à la disposition des publics fragilisés des entrées gratuites pour des expositions temporaires. « Il n’est pas rare que des personnes annulent au dernier moment par appréhension ». Aussi les musées s’appuient-ils depuis les années 1990 sur les « relais » du champ social (centres sociaux, associations de lutte contre l’exclusion, missions locales pour l’emploi, ateliers d’apprentissage du français, services d’accompagnement de migrants…) pour faire venir des publics en difficulté au musée. « Tandis que les musées, sont dans une logique de programmation à long terme, les intervenants du champ social gèrent des situations d’urgence avec des personnes dont la précarité ne permet pas de se projeter dans l’avenir et encore moins les sorties », explique Nadine Farère.

Si la rencontre peut sembler complexe, les échanges sont décrits comme de plus en plus fructueux par plusieurs musées et structures sociales. La mission « Vivre ensemble », lancée en 2003 par le ministère de la Culture, permet notamment d’autonomiser les structures sociales dans leur accompagnement des plus défavorisés au musée. Vingt-deux musées d’Île-de-France organisent gracieusement des visites de sensibilisation et de formation à la médiation aux salariés et bénévoles des relais sociaux. Si des structures sociales mènent ainsi régulièrement leurs visites elles-mêmes, médiateurs et conférenciers peuvent également être fournis par le musée, gratuitement (comme au Mac/Val) ou avec un tarif adapté.

Restaurer un lien social par le vecteur de la culture
Favorisant l’expression du public, les visites du champ social veulent inciter au partage des cultures et d’expériences personnelles. « Une manière de se réapproprier des parties de son histoire, de créer des expériences identitaires positives permettant à chacun d’envisager à nouveau son inscription dans la société », selon Michèle Protoyerides, muséologue et médiatrice (4). Ces visites sont souvent accompagnées d’atelier, incitant le visiteur à devenir acteur de sa visite, visant à restaurer confiance et lien social, ou permettant de travailler sur l’apprentissage du français à partir des collections, comme au Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, très engagé dans l’alphabétisation. « Le musée est instrumentalisé, mais d’une manière utile », commente Alexandre Therwath, chargé du développement des publics spécifiques au Musée d’Orsay.

« Le but est moins de donner un cours d’histoire de l’art que de permettre au visiteur de rompre avec un quotidien difficile ou de l’inciter à casser ses habitudes. » Ces visites sont en outre « l’occasion d’apprivoiser le lieu et provoquent très souvent un retour au musée », explique Perrine Dexmier, coordinatrice au Secours populaire. « Plusieurs parents m’ont confié revenir seuls après une première visite avec les enfants. Cette autonomie est une victoire », précise-t-elle. Aujourd’hui, la conquête des publics du champ social au musée semble se jouer de plus en plus hors des murs de l’institution. Ainsi les visites des quartiers de Paris organisées par le Musée Carnavalet. « Pour une première expérience, ces visites ont beaucoup de succès car elles sont moins intimidantes que le musée », observe Maude Levaire, chargée d’animation au Centre social espace 19 (du 19e arrondissement de Paris). Ateliers ou expositions temporaires de fac-similé d’œuvres se multiplient également dans des foyers et des centres sociaux. « Notre but premier reste d’accueillir le public dans les collections », tempère Luc Pelletier, chargé de l’accessibilité au Mac/Val. « Mais pour être dans une vraie dimension d’échange, il est important que le musée soit également accueilli par les relais sociaux ». Côté public empêché, c’est également l’équilibre entre dans et hors les murs qui est recherché. Des conférenciers viendront dans les prisons présenter des projections de reproductions d’œuvres, « mais des visites au musée doivent également être organisées pour les détenus qui ont droit à des permissions », explique Alexandre Therwath, évoquant un partenariat du Musée d’Orsay avec le Centre pénitentiaire de Meaux-Chauconin qui commencera en octobre 2014.

Notes

(1) étude de 2012 du Credoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) sur la visite des musées, des expositions et des monuments
(2) gratuité supprimée au Louvre pour la haute-saison à partir de 2014.
(3) Selon l’étude du Credoc, 35 % des chômeurs et 35 % des bénéficiaires du RSA ignorent bénéficier de la gratuité dans de nombreux musées
(4) Le rôle social du musée. Agir ensemble et créer des solidarités, éditions OCIM, 2011

Les articles du dossier : Le 11e palmarès des musées

 

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°416 du 20 juin 2014, avec le titre suivant : À la conquête du public défavorisé

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