Rêver d’un audiovisuel public au service du public…

Par Jacques Attali · Le Journal des Arts

Le 11 avril 2019 - 577 mots

Comme trop souvent, les débats autour d’une réforme ne portent pas sur les sujets essentiels, mais sur ceux qui peuvent créer de petits scandales accessoires.

Ainsi, le prochain projet de loi portant réforme de l’audiovisuel public, si essentiel à l’avenir de la culture en France, sera surtout, vraisemblablement, l’occasion de joutes, au Parlement et ailleurs, à propos du maintien ou non de la redevance audiovisuelle et des conditions de nomination des dirigeants ; au détriment de la nature de l’offre et de la façon d’y intéresser les nouvelles générations, pour qui la télévision est désormais aussi démodée que le téléphone fixe ou le walkman.

Bien sûr, il est important de s’assurer que les dirigeants de ces entreprises ne sont pas des marionnettes politiques, et qu’elles disposent de ressources importantes et stables. Les législateurs devront s’en assurer : rien ne serait pire pour Radio France ou France Télévisions que d’être dirigée un jour par une femme politique ou un homme politique oubliés, avec des ressources dépendant des caprices des hauts fonctionnaires (fort compétents bien sûr) de la direction du Budget au ministère des Finances : la Culture n’est, par nature, la priorité ni des uns ni des autres. Au-delà de ces nécessités, il en est deux autres, fondamentales, intimement liées l’une à l’autre.

D’une part, il faudrait s’assurer que les programmes sont au niveau de ce que la France a besoin. Des programmes de haut niveau culturel, d’une grande intégrité morale, ouverts sur le monde, représentatifs de toutes les composantes de la société française. Cela dans les émissions tant d’information que de divertissement. Contrairement à ce que trop de gens disent, de tels programmes peuvent intéresser de vastes publics, comme le montre le succès d’émissions telles « Cash Investigation », « Taratata », « Le Grand Échiquier », « Stupéfiant ! » ; de séries de très belle facture trop nombreuses pour être citées ; de documentaires de grande qualité ; d’émissions scientifiques et médicales passionnantes ; de la quasi-totalité de la programmation de France Culture, de France Inter et d’Arte. En revanche, l’audiovisuel public n’a rien à gagner à continuer à singer les pires chaînes privées, à diffuser des programmes de téléréalité consternants, des jeux débiles, des émissions de variétés vulgaires, des séries insipides, françaises ou américaines. Le public français est de bien plus haut niveau que ne le croient des programmateurs qui le méprisent.

Ensuite, il faut penser à mettre ces programmes à la disposition des générations nouvelles qui ne consomment plus ces médias de la même façon qu’il y a trente ans : presque plus personne ne regardera, à l’avenir, la télévision, ou n’écoutera la radio à l’heure où les programmes sont diffusés. Il faut donc les penser en tenant compte du fait qu’ils seront vus à une heure quelconque, sur un écran d’ordinateur, de tablette, de téléphone.

Au moment où la demande de culture est de plus en plus grande, où les besoins en formation permanente sont de plus en plus exigeants, où de jeunes adultes et des retraités de plus en plus nombreux ont soif d’apprendre, le moment est venu de faire appel à de toutes nouvelles compétences, capables de distraire avec les sujets apparemment les plus rébarbatifs. Ils existent. Ils se trouvent, pour beaucoup, hors du sérail consanguin d’où vient pour le moment l’essentiel des productions audiovisuelles. La réforme ne sera réussie que si elle convainc ces gens, innombrables, de se mettre au service d’une véritable culture populaire, tolérante, exigeante et lucide. Il n’y a pas de plus beau défi.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°521 du 12 avril 2019, avec le titre suivant : Rêver d’un audiovisuel public au service du public…

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