Respirons ensemble ?

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 1 septembre 2015 - 530 mots

PARIS

Rien n’ébranlerait les directeurs de musées publics ? En tout cas, pas la multiplication des fondations, des musées privés – tant d’artistes, que de collectionneurs ou d’investisseurs ambitieux de respectabilité sociale… – qui pourraient pourtant former un orage menaçant, capteur de publics, de donations, détourneur de mécénat et foudroyant la doctrine muséale.

La fondation Vuitton en travaux, le 21 septembre 2013
La fondation Vuitton en travaux, le 21 septembre 2013
© photo Ludosane

Pendant deux jours, la Fondation Louis Vuitton réunissait conservateurs, professionnels du marché, artistes, collectionneurs internationaux : beau temps fixe, rares apparitions nuageuses. Philippe Vergne, qui aurait dû diriger la Fondation Pinault sur l’île Seguin si elle n’avait été victime d’un fiasco administratif et politique et qui est aujourd’hui directeur du MoCA (Museum of Contemporary Art, Los Angeles), rappelait une boutade : « ce n’est pas parce que l’air est pollué que nous allons arrêter de respirer ». Il est vrai que la Fondation Louis Vuitton affiche l’harmonie public-privé en ayant fait appel, pour son ouverture, à des conservateurs émérites, au premier chef Suzanne Pagé.

Pourtant, à Los Angeles, Eli Broad – dont la fortune dépasserait 7 milliards de dollars – va ouvrir son propre musée afin de présenter sa collection, en accès gratuit. Il construit « The Broad » directement en face du MoCA, dont il avait été en 1979… le founding chairman (président fondateur) et dont il avait présidé le conseil d’administration jusqu’en 1989. Même s’il se déploie sur trois sites, le MoCA est encore trop exigu pour accueillir la collection Broad. « Le passage piéton entre les deux bâtiments pourrait être baptisé Broadway ! », ironise Philippe Vergne, qui voit, plus sérieusement, dans ce nouveau vis-à-vis un stimulus. Il a fallu l’historienne de l’art, Patricia Falguières, pour agir comme un éclair en relevant que, jusqu’à peu, les grands amateurs avaient pour usage d’offrir leurs collections aux musées, par générosité mais également par souci de légitimation, de valorisation. C’était le cas en France, mais 2014 a été marquée par une chute des donations aux musées (JdA 438), et également aux États-Unis comme l’ont rappelé en connaissance de cause des conservateurs du Guggenheim et du Whitney. « Il suffit d’attendre, tout reviendra au musée public », aurait assuré, dans un passé glorieux, un directeur français bien sûr de lui.

« À chacun sa fondation, c’est le refus d’une histoire commune », s’enflamme Patricia Falguières déplorant « une explosion du subjectivisme ». Quel est encore le pouvoir prescripteur du musée aujourd’hui ? L’interrogation n’a pas soulevé de réponse claire. S’il y a divorce aujourd’hui, encore faudrait-il qu’il y eût mariage, lâchait Bernard Blistène (Musée national d’art moderne, Centre Pompidou) qui, comme Chris Dercon (Tate Modern), soulignait qu’un musée se distingue d’une fondation privée par son lien avec l’histoire et sa durabilité. « Le savoir est au musée », ajoutait Philippe Vergne s’interrogeant cependant sur la pérennité de la fonction muséale à la lumière de la Dia Art Foundation (États-Unis) ou la Donald Judd Foundation créée il y a déjà trente ans par l’artiste à Marfa, au Texas.

Le mimétisme public-privé doit, néanmoins, avoir des limites. Déjà trop de collections publiques alignent en Occident les mêmes « valeurs contemporaines », espérons des fondations un engagement original, un point de vue singulier, comme certaines le démontrent déjà. Au prix du subjectivisme.

Symposium international, Les Clefs d’une passion, 12 et 13 juin 2015, les séances devraient être en ligne sur www.fondationlouisvuitton.fr

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°440 du 4 septembre 2015, avec le titre suivant : Respirons ensemble ?

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