La culture en rase campagne

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 18 janvier 2017 - 569 mots

À trois mois de l’élection présidentielle, on pourrait de nouveau déplorer que la culture soit si absente des programmes des candidats, en particulier de ceux de la gauche alors que celle-ci autrefois en avait fait son terrain d’élection.

Aucune vision ne se dessine, aucune redéfinition du rôle du ministère de la Culture et de la Communication n’est proposée alors que, selon les mots de Jack Lang, « en vingt ans, il s’est en quelque sorte détricoté en une espèce de structure absurde (1) ». Les syndicalistes, les groupes de pression comme celui des intermittents du spectacle campent sur des positions défensives et conservatrices. Comme lors des précédentes échéances électorales, la situation économique et sociale l’emporte dans les débats avec, cette année, le fanatisme, la menace terroriste et la nécessité de la sécurité. Mais un effet collatéral du danger terroriste est de mettre la culture en toile de fond des joutes politiques lorsque, en particulier, celles-ci se crispent sur la notion d’identité. Ainsi, la culture se trouve bien présente dans cette campagne de 2017, comme elle ne l’a jamais été auparavant, une culture devant servir à rassurer un Français inquiet de l’avenir de son pays dans le chaos du monde et à lui réciter une histoire glorieuse dans laquelle il puisse se valoriser.

Racines chrétiennes
Les sondages de l’époque lui donnant peu de chance de remporter la primaire de la droite, François Fillon a été peu écouté hors de son camp lorsqu’il a prononcé, le dimanche 28 août à Sablé-sur-Sarthe, un discours considéré désormais comme le socle de son engagement, discours largement consacré à sa lecture d’une histoire chrétienne de la France et aux références culturelles qu’il en dégageait. Nous savions que le Front national glorifiait Jeanne d’Arc, vouait un culte à Clovis pour idéaliser les origines chrétiennes de notre pays. « La France, c’est quinze siècles d’histoire depuis le baptême de Clovis à Reims », a-t-il repris, enfourchant une ode simplificatrice, qui instrumentalise le roi des Francs et que nuancent pourtant ou réfutent des médiévistes. S’affichant comme un pratiquant fervent, voulant capter les catholiques traditionalistes, il a poursuivi : « La France, c’est la fille aînée de l’Église et le pays des philosophes des Lumières. » Celui qui se réclame de la famille gaulliste, pourtant attachée à la laïcité, a franchi un pas en employant cette antienne royaliste reprise par un pape comme Jean Paul II lors de son homélie devant les évêques rassemblés au Bourget en 1980. Il en a franchi un autre lorsqu’il soutient : « Non, la France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Nord. »
Détrompons-nous, le candidat ne rendait pas un hommage légitime au réseau d’Alliances françaises qui, à travers le monde, joue un rôle vital pour « faire partager » notre langue à ceux qui le désirent. Non, au nom d’un nationalisme offensif, l’ancien ministre de Jacques Chirac réécrit l’histoire coloniale de la France, et celle d’autres pays d’Europe, en confondant les objectifs économiques premiers de toute colonisation avec un « partage de culture » librement consenti. « Post-vérité », dirions-nous aujourd’hui, rhétorique que n’a jamais maniée l’ancien président de la République, lui qui a voulu un Musée du quai Branly pour que soient reconnues les cultures du monde et leur histoire. Alors, oui, l’élection de 2017 sera culturelle, mais sur d’étranges et inquiétantes bases idéologiques.

Note

(1) in Le Débat no 187, nov.-déc. 2015.

Légende photo

François Fillon © Photo Rama - 2012 - Licence CC BY-SA 2.0

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°471 du 20 janvier 2017, avec le titre suivant : La culture en rase campagne

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