Samedi 16 février 2019

Société

Exposer le silence, enfin

Par Jacques Attali · Le Journal des Arts

Le 2 février 2019 - 628 mots

PARIS

Pas un sujet possible qui n’ait été, quelque part dans le monde, le thème d’une exposition ; et les projets les plus extravagants sont devenus les plus ordinaires.

Paysage de montagne
Paysage de montagne
Photo PxHere

Rien ne surprend plus personne. Et celui que je vais proposer ici l’a peut-être été dix fois, cent fois, ou aucune. En tout cas pas à ma connaissance.

Dans ce monde où nous sommes envahis sans cesse par les bruits de moteurs et de machines, par les cris, par les ordres, par les conversations et les réunions, (parfois par de la musique, de la poésie ou des rires), rares sont les moments de vrai silence. De silence vrai. Celui où on n’entend que la nature, y compris sa propre respiration et celle des gens qu’on aime.

Les femmes et les hommes d’aujourd’hui, en particulier ceux qui vivent et travaillent dans des grandes villes le savent, écrasés sans cesse par les vacarmes du monde. Certains ne peuvent se passer du bruit, qui masque leur solitude. D’autres recherchent désormais le silence par tous les moyens : la méditation, le yoga, la promenade dans la forêt, et tout un ensemble d’autres stratagèmes, dont celui, si fréquent, si compréhensible et si pathétique, qui consiste à s’isoler des autres derrière un casque qui diffuse on ne sait quelle musique, ou podcast. Ou rien.

De fait, la musique, qui est, comme toujours, en avance sur le reste des arts et sur la société, a proposé, depuis toujours, et de mille manières, le silence comme un élément d’elle-même : le « silence » est même très vite devenu, en solfège, l’équivalent d’une note de musique, qui s’impose dans les interstices qu’elles laissent dans une partition. On a même, plus récemment, créé une œuvre faite authentiquement de silence : 4’33’’ (4 minutes 33 secondes) de John Cage, créée en 1952, œuvre dans laquelle un pianiste se contentait d’ouvrir et de fermer le couvercle d’un clavier, et où on n’entendait que les bruits de la nature.

Il faut, aujourd’hui, aller beaucoup plus loin ; et faire du silence un moment plein de nos vies. Et pour cela, j’aimerais qu’on le valorise, qu’on le souligne, qu’on le glorifie, qu’on s’en inspire. Qu’on se laisse porter par lui.

Pour commencer, on pourrait imaginer qu’un grand musée, quelque part dans le monde, consacre une exposition au silence. D’abord en exigeant le silence de tous les visiteurs de toutes ses expositions. Puis, en allant plus loin et en n’exposant rien d’autre que le silence, dans un espace totalement insonorisé, où on ne pourrait déambuler que pieds nus. Les visiteurs seraient d’abord en situation très inconfortable, avant d’écouter enfin les bruits de leur propre corps.

Pour continuer, on pourrait imaginer qu’une ville crée une « nuit du silence », (comme il existe une « nuit blanche »), pendant laquelle chacun accepterait de faire silence, tant à l’extérieur qu’en public. Pas de voiture, ni de transport en commun. Pas de parole. Aucun bruit d’aucune sorte. Même dans les bars et les restaurants. Même à domicile. Pendant une demi-heure. Une heure. Une nuit entière. On n’entendrait que les bruits du vent dans les arbres, là où il y en a. On comprendrait que faire silence ne veut pas dire ne rien faire : en silence, on peut méditer, écrire, peindre, sourire, manger, boire, aimer. Et quand l’aube reviendrait, on aura peut-être tous compris que le bruit est une agression ; que le silence ne signifie pas la solitude et que nous en avons besoin pour apprécier la compagnie des autres, les paroles et la musique. Comme nous avons besoin de jeûner, pour apprécier un bon repas, quand on a les moyens de se l’offrir.

On saurait alors que nous avons besoin de nous isoler de toutes les agressions sonores du monde pour devenir enfin nous-même et jouir aussi du bonheur des autres.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°516 du 1 février 2019, avec le titre suivant : Exposer le silence, enfin

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