Vendredi 6 décembre 2019

Art contemporain

Secret

La loi du silence

La résistance à l’idéologie du tout communicable explorée à Bordeaux

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 29 novembre 2011 - 498 mots

BORDEAUX

BORDEAUX - Charriant leurs lots de curiosité et de fantasmes, les organisations secrètes ont de tout temps, bien que cachées par définition, connu une certaine forme de popularité, conséquence de leur caractère éminemment intrigant.

Partant du constat de la recrudescence récente d’œuvres imbibées de symboles et porteuses de messages cryptiques et/ou énigmatiques, Cristina Ricupero et Alexis Vaillant, respectivement commissaires d’exposition à la Schirn Kunsthalle de Francfort et au CAPC Musée d’art contemporain de Bordeaux, se sont intéressés à la manière dont les artistes investissent aujourd’hui les champs de l’occulte et du caché. À une époque où le terrifiant dogme idéologique de la transparence et de la surexposition à tout crin occupe l’espace social et médiatique, non sans conséquences sur certaines valeurs démocratiques et sur la nature des images/informations véhiculées en flux tendu, cette proposition tombe fort à propos.

Volet politique passionnant
Ouvrant sur l’évocation de la transmission du secret à travers un tableau de Lynette Yiadom-Boakye (Information, 2010), l’exposition « Sociétés secrètes. Savoir, oser, vouloir, garder le silence », qui se tient au CAPC Musée d’art contemporain de Bordeaux (Gironde) après avoir été présentée à la Schirn Kunsthalle de Francfort, se focalise dans un premier temps sur l’opacité des gestes, des rites et de la transmission au sein du groupe. Brice Dellsperger a tourné un opus de sa série Body Double en s’inspirant du Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick, Ulla von Brandenburg s’empare de la symbolique du damier (Karo Sieben, 2007) et Enrico David stylise un rituel collectif sur une grande paroi (Spring Session Men, 2003-2011). S’amorce ensuite un volet plus politique, passionnant, avec notamment des peintures de Jenny Holzer portant sur des documents officiels évoquant torture et interrogatoires, ou le rappel par Luca Vitone des dérives sectaires de la loge Propaganda Due – dissoute en 1981, elle entendait, à l’époque de la guerre froide, mettre en place un régime autoritaire en Italie (Souvenir d’Italie, 2010).

Mais lorsqu’une section portant sur les « savoirs secrets » est abordée, le propos devient un peu flottant au risque, peut-être, d’une surinterprétation des œuvres telles qu’un rideau rouge de Heimo Zobernig ou une sculpture blanche taguée d’Aaron Curry (Phantom, 2010). Car, partant du principe de l’opacité volontaire du discours, beaucoup pourraient y figurer sans pourtant entretenir de lien avec la problématique. Remarquable est, par contre, la dernière salle du parcours, vide à l’exception d’un miroir noir de Julian Göthe, faiblement éclairé par l’arrière et sur lequel apparaissent quelques traces fantomatiques (Dong, 2006). Il sonne là tel un appel à la constitution d’un contre-pouvoir, en résistance au tout communicable.

SOCIÉTÉS SECRÈTES. SAVOIR, OSER, VOULOIR, GARDER LE SILENCE

Commissariat : Cristina Ricupero, Schirn Kunsthalle de Francfort ; Alexis Vaillant, CAPC de Bordeaux
Nombre d’artistes : 54
Nombre d’œuvres : 130

Jusqu’au 26 février 2012, CAPC Musée d’art contemporain, Entrepôt Lainé, 7, rue Ferrère, 33000 Bordeaux, tél. 05 56 00 81 50, www.capc-bordeaux.fr, tlj sauf lundi 11h-18h, mercredi jusqu’à 20h. Catalogue, coéd. Schirn Kunsthalle, CAPC et Snoeck, 256 p., 40 €, ISBN 978-2-8772-1215-1

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°358 du 2 décembre 2011, avec le titre suivant : La loi du silence

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