Artiste, activiste

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 22 septembre 2015 - 709 mots

Artiste
L’art est une fête. Foraine parfois. Bienvenue à « Dismaland », le « parc d’attractions lugubre » ouvert à la fin du mois d’août par Banksy, le plus secret des artistes internationaux dont nous publions ce mois-ci le portrait forcément « robot ». Dans ce « Bemusement Park »… Pardon, dans ce « parc de la perplexité », on s’amuse, on pleure, on rit au milieu d’agents coiffés d’oreilles de Mickey qui peinent à dissimuler leur état dépressif : « Liberté d’expression, liberté d’expression dans l’ennui », déclame tristement l’un d’eux au journaliste du Journal des Arts. Pour le street artist britannique, il s’agit de faire un état des lieux du monde ; détourner les traditionnelles attractions foraines (pêche aux canards, tir à la carabine, manège) afin de dénoncer les catastrophes écologiques et humanitaires qui font la une des journaux, y compris celle, actuelle, des migrants. Ce n’est pas la première fois qu’un artiste s’empare des codes de l’industrie foraine : l’Allemand Carsten Höller s’est fait une spécialité des toboggans et des manèges. L’été dernier, Céleste Boursier-Mougenot a transformé une partie du Palais de Tokyo en une immense rivière souterraine plongée dans le noir sur laquelle le visiteur était convié à dériver en barque (Acquaalta). En ce moment, l’artiste à la mode Adrián Villar Rojas a, quant à lui, érigé un zoo grandeur nature dans le cadre de la 14e Biennale d’Istanbul, tandis que le Musée d’art moderne de la Ville de Paris présente The House of Horrors (« La maison des horreurs »), installation d’Elaine Sturtevant qui simule un train fantôme… De telles installations, qui ont pour point commun de mettre le visiteur en leur centre, font le succès des centres d’art, des biennales et des grands raouts populaires qui usent – parfois abusent – de ces œuvres à l’économie participative. Mais Banksy est à part, comme toujours, et sa force réside dans le fait de ne jamais devoir intervenir dans l’un de ces lieux consacrés de l’art, mais « dehors ». On peut penser, comme le Guardian, que « les coups de Banksy sont des attractions légères pour libéraux complaisants et gauchistes », mais reconnaissons à l’artiste d’être parvenu à bousculer les consciences, à questionner la place de l’art et le rôle de l’artiste au XXIe siècle (le marché, les droits d’auteur, la liberté du créateur), à toucher un public que l’art contemporain ne parvient pas toujours à atteindre avec un certain sens de l’humour et de l’engagement dans un style certain. « Intrus dans le monde du graph comme dans celui de l’art contemporain », concluait Le Monde à son sujet en 2013, Banksy est-il devenu le nouveau Basquiat ? L’histoire le dira.

Activiste
Observant dans son dernier essai les mutations récentes de l’art contemporain à travers l’apparition de ce nouveau personnage que l’on appelle « curateur », Jérôme Glicenstein pose la question de « l’impasse de l’activisme artistique » et de la spécialisation de certains artistes – ajoutons de certaines institutions – dans l’action politique. « En fait, écrit l’artiste essayiste, le problème ne vient pas des objectifs visés au départ (qui sont assez flous), mais plutôt de ce que certains artistes se spécialisent progressivement dans ce genre d’intervention, au point d’être régulièrement appelés à intervenir afin d’agir dans des contextes en crise, les responsables politiques locaux feignant de croire qu’une intervention artistique serait susceptible d’agir miraculeusement dans des zones touchées par des problèmes sociaux » (L’Invention du curateur, PUF, 312 p., 22 €). Plusieurs questions se posent alors : comment aller sur le terrain et comment évaluer l’efficacité de l’intervention artistique ? Dans quelle mesure les artistes ne sont-ils pas instrumentalisés par le politique ? Et celle-ci : l’artiste peut-il prétendre être libre à partir du moment où il se plie aux exigences d’un commanditaire (le curateur, qui répond lui même à la commande d’une institution ou d’un élu), son « employeur » ? Cela ne semble en tout cas pas gêner les organisateurs de Lille 3000, événement qui prend ce mois-ci un tour résolument politique, puisqu’il s’apparente à un programme pour combattre la crise. D’un côté, Banksy et son Dismaland (lire p. 6) ; de l’autre, Martine Aubry et son « Lille 3000 Renaissance » (lire p. 148) : le débat est ouvert.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°683 du 1 octobre 2015, avec le titre suivant : Artiste, activiste

Tous les articles dans Opinion

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque