Mercredi 26 février 2020

Galerie

À Komunuma, l’art fait écho à la contestation

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 23 février 2020 - 793 mots

ROMAINVILLE / SEINE-SAINT-DENIS

Les impasses de la société de consommation, l’abrutissement provoqué par les médias de masse, les désillusions de l’histoire… À Romainville, les expositions en cours dans les quatre galeries appellent à changer le monde.

Sturtevant, Cut & Run Porn Productions Chick Things, 2006, video 16/9 (format original 4/3), silencieux, dimensions variables, 39 secondes, en boucle. © Galerie Air de Paris.
Sturtevant, Cut & Run Porn Productions Chick Things, 2006, video 16/9 (format original 4/3), silencieux, dimensions variables, 39 secondes, en boucle.
© Galerie Air de Paris

En faisant le pari d’ouvrir des espaces d’exposition sur le site aménagé par la Fondation Fiminco à Romainville, les galeries Jocelyn Wolff, In Situ-Fabienne Leclerc, Air de Paris et Sator ont également choisi de partager une identité. La bannière « Komunuma », sous laquelle elles se sont fédérées, traduit, au-delà de leurs horaires d’ouverture dominicaux, « des valeurs communes », une façon de« saisir les enjeux actuels », selon Sandrine Djerouet, directrice de la galerie Jocelyn Wolff. Après l’inauguration festive d’octobre dernier, les expositions de ce début d’année pourraient laisser penser que cet esprit collectif se retrouve jusque dans la programmation. On peinerait à trouver des analogies entre la peinture sombre et brute de Damien Deroubaix chez In Situ et les installations concises et éloquentes de Zbynek Baladrán chez Jocelyn Wolff, ou entre les montages vidéo gags de Sturtevant montrés par Air de Paris et les sculptures de Raphaël Denis, chez sa voisine la galerie Sator. Mais en cette période de fronde sociale, chacune de ces expositions, à sa façon, adopte un regard critique sur la société. Coïncidence ? « Non concertée », assure Antoine Laurent, directeur d’In Situ.

Sturtevant vingt ans après

« Ce qui nous réunit, c’est plutôt une philosophie sociale, la manière dont nous vivons les relations avec les artistes», estime Florence Bonnefous, chez Air de Paris, qui présente, à plus de vingt ans de distance, les premiers montages d’images télévisuelles de Surtevant, ainsi que des vidéos postérieures reprenant des séquences de jeux télévisés ou de publicités. En 1998, la galerie avait déjà exposé une partie de cet ensemble sous l’intitulé « Ça va aller », injonction rassurante qui marquait, au moment où Sturtevant accédait à la reconnaissance avec ses répliques d’œuvres, les débuts de son travail filmique. Exposition par son sujet toujours d’actualité, puisque l’abêtissement par les médias de masse reste un thème contemporain. Le grain épais des images témoigne que la technologie a davantage progressé que le monde des idées. Si la cote de Sturtevant se décline en centaines de milliers de dollars pour ses peintures, ses vidéos, ici, n’excèdent pas 25 000 euros (édition de 5).

Denis, le devoir de mémoire

À la Galerie Sator, l’impression de désastre le dispute à un violent sentiment d’ironie. Spoliation des juifs pendant l’Occupation, crispations identitaires, destruction du savoir, « Endless Collapse IV » réunit des pièces issues de différentes séries de Raphaël Denis, lequel poursuit un travail sur les mécanismes de l’Histoire et la mémoire culturelle. Cette réflexion prend la forme de sculptures en plomb et en béton, de monochromes noirs, ou, comme dans La Loi normale des erreurs : Coffre no7/Matisse, d’empaquetages pour une évocation de la collection volée pendant la guerre au marchand de tableaux Paul Rosenberg. Alors qu’une pièce de la même série, présentée au Centre Pompidou en 2019, a été acquise par le Musée national d’art moderne, les prix ne dépassent pas 65 000 euros.

Baladrán, le désillusionné

C’est la deuxième exposition de Zbynek Baladrán chez Jocelyn Wolff. Artiste underground, montré dans des expositions collectives à Paris, au Palais de Tokyo (« Nouvelles impressions de Raymond Roussel », 2013) au Plateau (« Strange Days », 2017) ou à la fondation Kadist. À la fois plasticien et historien, Baladrán, Tchèque, a connu le changement de régime des pays de l’ancien bloc de l’Est et la permanence du désarroi social et économique. Son travail parle de la désillusion politique, de la consommation qui tourne à vide, ce avec une économie de moyens qui renforce la cohérence du propos. Son ensemble de 300 collages The Continuity of Imagination in Retail Business and the Art of Making Collages (2019), présenté sur un fac-similé de panneaux de chantier, établit un parallèle caustique entre le systématisme des prescriptions d’achat d’une chaîne de distribution discount et la discipline artistique de son homonyme méconnu, le peintre Ludwig Lidl. Pour l’heure, l’intérêt des commissaires et des institutions est plus manifeste que celui des acheteurs, bien que les prix aillent de 6 000 et 55 000 euros. Un deuxième volet de ce travail sera présenté dans la foulée à la galerie de Belleville, afin de laisser sa chance à cette œuvre complexe et subtile.

Deroubaix l’inquiet

Avec ses traits hachurés qui rappellent sa prédilection pour la gravure – dont témoigne toujours la présence d’estampes – , ses fonds chargés d’orages, ses motifs de memento mori reportés de compositions en collages, la peinture de Deroubaix trace le sillon d’une contestation inquiète. Au risque d’une forme de répétition ? Une nouvelle figure, féminine, apparaît cependant dans cette production récente, déesse primitive qui lui a inspiré sa première grande pièce en bronze, Mutti (2020), une édition de 7 exemplaires vendue 45 000 euros.

Sturtevant, Ça va aller,
jusqu’au 14 mars, Air de Paris ;
Zbynek Baladrán, Things Fall Apart (Interim Report)
jusqu’au 28 mars, Galerie Jocelyn Wolff ;
Raphaël Denis, Endless Collapse IV,
jusqu’au 28 mars, Galerie Sator ;
Damien Deroubaix, Feeble screams from forest unknown,
jusqu’au 19 février, In Situ-Fabienne Leclerc ; Komunuma, 43, rue de la Commune-de-Paris, 93230 Romainville.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°539 du 14 février 2020, avec le titre suivant : À Komunuma, l’art fait écho à la contestation

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