Dimanche 17 février 2019

William A. Ewing, Blumenfeld, le culte de la beauté

Blumenfeld, précurseur oublié. Première monographie

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 1 octobre 1996 - 544 mots

Erwin Blumenfeld (1897-1969), l’un des photographes les plus inventifs du siècle, est aujourd’hui injustement oublié. Il est vrai qu’une partie de ses négatifs a été perdue, qu’il a peu exposé et qu’aucune véritable monographie ne lui a été consacrée. Avec Blumenfeld, le culte de la beauté, William A. Ewing, nouveau directeur du Musée de l’Élysée à Lausanne, comble cette lacune.

Vêtue d’une superbe robe à larges carreaux, le mannequin Lisa Fonssagrives, dangereusement perchée sur une poutre de la Tour Eiffel, est prête à s’envoler comme un papillon. Cette "icône" d’Erwin Blumenfeld, contraste de modernité et de légèreté, a plus qu’inspiré Richard Avedon, Peter Lindbergh, Thierry Mugler et d’autres encore. Elle est devenue l’arbre qui cache une forêt enfin explorée par cette monographie dévoilant un artiste d’une prodigieuse imagination, d’une étonnante liberté, et au talent ô combien précurseur pour la "fabrication" de l’image.

Né à Berlin en 1897, Blumenfeld est obligé d’arrêter ses études à la mort de son père. À 16 ans, il entre comme apprenti dans une fabrique de vêtements féminins et constate, selon William Ewing, que "l’illusion de la beauté" exige "d’héroïques efforts". Quelques années plus tard, il fuit l’Allemagne et ouvre à Amsterdam une boutique de maroquinerie. Il découvre par hasard un appareil à soufflets et un laboratoire. Les affaires étant difficiles, il décide d’orner chaque jour sa vitrine du portrait d’une femme élégante. Le tournant est pris.

Commence alors une carrière qui connut des hauts et des bas entre Paris et New York et l’amena à réaliser de nombreux portraits, et surtout les couvertures de Vogue ou de Harper’s Bazaar au moment où ces magazines étaient à leur apogée. Influencé par sa rencontre avec Georg Grosz, nourri de dadaïsme – comme en témoignent dessins, peintures et collages –, Blumenfeld prend plaisir à ignorer les règles conventionnelles. Il se passionne pour le photomontage, le traitement du tirage noir et blanc – distorsions, blanchiments, solarisations, inversions –, un emploi moderne de la couleur…

Le laboratoire lieu de création
Comme Man Ray, il considère que le laboratoire est lieu de création. Mais l’expérimentation ne se fait jamais au détriment de la rigueur graphique et d’une vision poétique d’un Éternel féminin. Ses mises en scène au service d’une ligne épurée précèdent celles d’Irving Penn, son étrange et méditatif Nu sous la soie mouillée (1937) pourrait être l’œuvre d’un artiste contemporain.

Blumenfeld montre également qu’un photographe excellant dans la commande de mode peut être un artiste engagé. En 1933, un crâne ruisselant de sang stigmatise Hitler en monstre. Une croix gammée inscrite sur le front et l’œil gauche pleurant, il signe un autoportrait par ces mots : "Avec mes salutations cordiales en pensant au camp de concentration".

En ce sens, le sous-titre de l’ouvrage "le culte de la beauté" paraît réducteur. Il faut regretter également que la maquette d’un "beau livre" n’ait pas bénéficié d’une audace digne de celle du photographe. Enfin, le livre indique que certaines images ont été "tirées sur les planches originales du photographe", c’est-à-dire des contretypes réalisés à partir de planches contacts, les plaques de verre ayant disparu. Honnête précision. Ces images peuvent-elles être de Blumenfeld ? Il ne les a ni sélectionnées ni tirées.

William A. Ewing, Blumenfeld, le culte de la beauté, éditions de La Martinière, 256 p., 395 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°29 du 1 octobre 1996, avec le titre suivant : William A. Ewing, <em>Blumenfeld, le culte de la beauté</em>

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