Dimanche 8 décembre 2019

Livre

Van Gogh et le Japon

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 27 juin 2018 - 783 mots

Élégant, l’ambitieux catalogue de l’exposition printanière du Van Gogh Museum, consacrée au tropisme japonais du peintre, captive par son érudition et chagrine par sa retenue. Dommage.

Monet, Rodin, Picasso, Klimt et quelques autres partagent avec Vincent Van Gogh (1853-1890) le rare privilège d’être déclinables à l’envi et de rendre toute collusion artistique, si ce n’est efficiente, efficace. Privilège scabreux en ce qu’il peut enfanter des croisements funambulesques et d’infécondes hybridations, transformer le bon grain en ivraie. Van Gogh et le Japon ? Le sujet n’est pas nouveau, au contraire. Il jouit même d’une bibliographie abondante, la faute à l’aura du peintre, à la malédiction de l’homme, à l’excellence du musée monographique amstellodamois ou encore au pouvoir magnétique du pays du Soleil-Levant. C’est donc peu dire que la présente publication, eu égard à la fécondité de l’historiographie, suscite un horizon d’attente pour le moins élevé, et exigeant.

Réinvestissement

Publié par les éditions Actes Sud, que le siège arlésien solidarise involontairement à l’artiste hollandais, cet ouvrage constitue la version française du catalogue, primitivement publié par le Fonds Mercator, de Bruxelles, de l’exposition sise au Musée Van Gogh d’Amsterdam après une longue itinérance japonaise. De grand format (23 x 30 cm), ce livre relié accueille en première de couverture un détail de Prunier en fleurs (1887), une emblématique huile sur toile par laquelle Van Gogh s’ingénia à copier, non sans en avoir exécuté une scrupuleuse reproduction sur quadrillage, une gravure sur bois d’Hiroshige issue des Cent Vues célèbres d’Edo (1857). La quatrième de couverture héberge, quant à elle, une petite note d’intention ainsi que deux reproductions tout aussi éloquentes – Lueur du soir au pont de Koganei (vers 1837-1838), par le même Hiroshige, et ses répercussions van goghiennes, excédant le simple exercice de copiste (Verger en fleurs bordé de cyprès, 1888). Par conséquent, les judicieuses première et quatrième de couverture trahissent d’emblée les deux modalités de réinvestissement de l’art japonais par le peintre – la citation littérale et l’emprunt voilé. Fermé, le livre est déjà parlant. Ce n’est pas rien.

Identité

Le livre est peuplé de cinq essais, signés par les meilleurs spécialistes de la question. Nienke Bakker étudie « la rencontre de Van Gogh avec le Japon », notamment par le truchement des bazars hollandais, des expositions – universelles ou de l’Union centrale des arts décoratifs de 1887 – et des marchands, dont Samuel Bing, incontournable pourvoyeur d’estampes. Ce tropisme majeur contamine rapidement l’Europe et assouvit chez Van Gogh la quête d’une « identité moderne » comme d’un « primitivisme culturel », ainsi que l’étudie Louis Van Tilborgh, dans un essai qui, assurément le plus brillant, rendrait presque surnuméraire la contribution de Cornelia Homburg, réservée aux modalités plastiques de cette incorporation. Avec autorité, Tsukasa Kodera analyse « les derniers mois à Paris et à Auvers-sur-Oise », en particulier les affinités entre Van Gogh et deux coreligionnaires méconnus, Louis Dumoulin, qui effectua en 1888 un voyage décisif au Japon, et Edmund Walpole Brooke, qui, pour avoir vécu à Yokohama, fut pour le Hollandais un passeur et un conteur fertile. Un Hollandais dont la hantise nippone s’incarne formellement à travers la constitution d’un ensemble diapré d’estampes que Chris Uhlenbeck situe à mi-chemin entre le « stock de marchand et [la] collection d’artiste ».

Miroir

Avec une irrésistible avidité, et dès 1886, Van Gogh collectionne les estampes, les expose à l’occasion, comme au Tambourin en 1887, et envisage de « faire des dessins dans le genre des crépons japonais », dont l’obsèdent le cadrage serré, les couleurs pures en aplats, les traits fermes, les contrastes hardis, les pirouettes décoratives, la concision graphique, presque sténographique, la feinte rusticité et la perspective fantaisiste. À Arles, ce substitut provençal d’un ailleurs rêvé, ce pays fou du Soleil-Couchant, le peintre perfore l’espace et réinvente sa palette. Sa couleur hurle (« Hokusai fait jeter le même cri – mais lui par ses lignes, son dessin ») et ses préoccupations résonnent avec celles de ses contemporains. Partant, le lecteur regrettera que nulle illustration ne vienne évoquer l’ombre portée de Gauguin, qui ira sur les lieux antipodes de son primitivisme, ou la voie parallèle de Monet. À n’en pas douter, avec le Japon, Van Gogh accède à lui-même. Ce faisant, n’eût-il pas été pertinent de montrer, symétriquement, ce que Van Gogh fit au Japon, à ce pays dont des hordes de pèlerins vinrent humer les traces du maître à Paris comme à Auvers-sur-Oise, à ce pays envoûté par les destinées singulières, les débordements psychiques, les honneurs infrangibles, les lutteurs et les samouraïs – d’Hokusai à Kurosawa en passant par Mishima ? Aussi, c’est avec plaisir et regret que le lecteur compulsera ce livre et escomptera un second tome en miroir, ainsi intitulé : « Le Japon et Van Gogh ».
 

Collectif, Van Gogh et le Japon, Actes Sud, 200 p., 49 €.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°714 du 1 juillet 2018, avec le titre suivant : Van Gogh et le Japon

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