Pour lire Aby Warburg

Par Adrien Goetz · L'ŒIL

Le 1 avril 2003 - 891 mots

Aby Warburg (1866-1929), longtemps minimisé par les historiens de l’art français, revient en force. Un passionnant cycle de conférences s’est tenu à l’auditorium du Louvre au mois de mars et, surtout, deux éditeurs, qui n’hésitent pas à faire un vrai travail scientifique, rendent disponible ses textes fondamentaux : les Essais florentins, recueil de communications et d’articles consacrés à l’art de la Renaissance, rédigés entre 1893 et 1920, et sa mythique conférence de 1923 sur Le Rituel du Serpent : art et anthropologie, récit d’un voyage au pays Pueblo, chez les Indiens Hopis. Ce texte, qui souffrait d’être tenu pour un document témoignant de la préhistoire de l’anthropologie, relu à la lumière des problématiques d’histoire de l’art posées par Warburg, retrouve toute sa force ; il n’avait jamais été traduit en français.
« Né à Hambourg, juif de sang, florentin dans l’âme », comme il le dit lui-même, Aby Warburg appartenait à l’une des plus anciennes familles de la banque européenne, celle de ce Sir Siegmund Warburg auquel Jacques Attali a consacré, en 1985, une biographie intitulée Un homme d’influence (Fayard), titre qui s’appliquerait aujourd’hui fort bien à Aby, dont l’influence, dans l’histoire de l’art en France, semble grandissante.
Deux ouvrages critiques invitent en effet à la relire : en premier lieu, Aby Warburg et l’image en mouvement, ingénieux essai de Philippe-Alain Michaud qui établit des parallèles entre la démarche de Warburg, rassembleur de livres et d’images, créateur de l’institut Warburg, si important pour l’histoire de l’art anglo-saxonne, et l’invention du cinéma. Warburg substitue en effet à une Renaissance toujours pensée en son temps, selon des critères définis par Winckelmann, comme la réinvention de la « sereine grandeur », de la simplicité des lignes droites et d’une hiératique immobilité, une Renaissance selon Warburg, habitée par le mouvement et la danse, la ligne serpentine et l’élan – pour parler dans le langage du Nietzsche de La Naissance de la Tragédie, référence essentielle pour Warburg, une Renaissance plus proche de l’« Asianisme » que de l’« Atticisme », plus proche de la torsion des corps du Laocoon que de la pâle splendeur architecturale de l’Apollon du Belvédère, de l’extase que de la mesure.
Le second essai qui fait surgir au milieu du festin de l’histoire de l’art le spectre de Warburg est
la remarquable étude de Georges Didi-Hubermann, L’Image survivante : histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg, qui s’attache à retrouver l’ultime œuvre de Warburg, laissée inachevée par un homme affaibli et psychiquement malade, cette histoire de l’art sans texte, constituée par le choc d’images puisées à toutes les sources et qu’il intitula Mnémosyne, du nom de la déesse de la mémoire, mère des muses. Ce grand « atlas », que des panneaux, dans l’arène en forme d’ellipse de sa bibliothèque, permettaient de mettre « en mouvement », disent tout de Warburg.
Ce qui l’intéresse, c’est toujours l’image manquante, le chaînon perdu qui permet de comprendre ce qui nous reste. Botticelli est réinterprété à la lumière des ballets de cour de Florence, des costumes de théâtre et de l’art éphémère.
Les fresques de Ghirlandaio à la chapelle Sassetti de Santa Trinità à Florence deviennent compréhensibles parce que Warburg restitue le peuple, fondu depuis longtemps, des mannequins de cire qui peuplaient les églises d’alors et dont les peintres ne sont « que » les interprètes. Les fresques du palais Schiffanoia de Ferrare, dont personne avant lui n’avait déchiffré le sens, s’éclairent avec la redécouverte d’un savoir perdu, l’astrologie renaissante. En 1912, proposant cette hypothèse de lecture lors d’un congrès international tenu à Rome, Warburg inventait l’iconologie, ouvrait une piste où s’engagea Erwin Panofsky et révolutionnait la discipline, fait notable, en utilisant, pour la première fois, des diapositives en couleurs – une technique promise à un bel avenir.
Qu’allait-il donc faire chez les Hopis, ces Indiens nichés entre l’Arizona et le Nouveau-Mexique ? Écœuré par les mondanités du mariage new-yorkais de son frère Paul, il stigmatise le « vide de la civilisation américaine » et se réfugie chez les Pueblos. Il y rencontre un rituel qui ne peut qu’intéresser celui qui avait ressuscité les rites disparus de la Florence des Médicis, il retrouve la ligne serpentine, la torsion des formes et des corps, le fantôme du Laocoon. Il écrit : « Il me semble que ma mission est de fonctionner comme un sismographe de l’âme sur la ligne de partage entre les cultures. Placé par ma naissance entre l’Orient et l’Occident, poussé par une affinité élective vers l’Italie, qui doit chercher à se construire une nouvelle personnalité autour de la ligne de partage des eaux entre l’Antiquité païenne et la Renaissance chrétienne du XVe siècle, je fus poussé vers l’Amérique... » Dans un monde divisé, aujourd’hui, Warburg donne à penser – et apprend à voir.

- Aby Warburg, Essais florentins, présentation par Eveline Pinto, éd. Klincksieck, coll. « L’Esprit et les Formes » 2003, 304 p., 99 ill., 28 euros. - Aby Warburg, Le Rituel du serpent, introduction par Joseph Leo Koerner, éd. Macula, coll. « La Littérature artistique », 2003, 200 p., 114 ill., 23 euros. - Philippe-Alain Michaud, Aby Warburg et l’image en mouvement, préface de Georges Didi-Huberman, éd. Macula, 1998, 304 p., 30 euros. - Georges Didi-Huberman, L’Image survivante : histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg, Les Éditions de Minuit, 2002, 592 p., 27 euros.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°546 du 1 avril 2003, avec le titre suivant : Pour lire Aby Warburg

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