L’art contemporain en trois thèmes

Matières, natures et machines

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 1 mai 1994

Trois ouvrages originaux tentent de parcourir, avec plus ou moins de bonheur, les chemins de traverse de l’histoire de l’art.

L’art contemporain reste exclusivement discuté cas par cas, et monographie après monographie, il se réduit à un catalogue de noms propres qui consacre ainsi la prééminence de la signature sur l’œuvre. Les essais qui tentent une approche thématique de la réalité fuyante de l’art des cinquante dernières années se comptent sur les doigts d’une main. Les œuvres, sans doute, doivent rester incomparables, ne doivent pas quitter le territoire de l’absolu : les essais, certainement, risqueraient de relativiser leur valeur. Cette singulière carence témoigne de la déconsidération de la critique, ou, à tout le moins, du rôle contingent qui lui est dévolu.

Trois ouvrages récents contredisent pourtant cet état de fait. Le premier est dû à Florence de Mèredieu, qui enseigne l’esthétique à l’université Panthéon-Sorbonne. Pour elle, "l’histoire de l’art est, pour une large part, celle de ses matériaux". Ce qui justifie amplement qu’une étude prenne la matière comme pierre de touche, renversant ainsi les perspectives traditionnelles. D’autant plus qu’au cours du XXe siècle, les matériaux se sont diversifiés et que, surtout, la conception que les artistes s’en sont fait, en particulier sous l’influence de la science et des techniques, a considérablement évolué. "La matière n’est plus seulement conçue comme substance, support, élément pesant, mais de plus en plus comme onde ou énergie. Ce qui explique que cette histoire de l’art apparaisse tout à la fois comme matérielle et immatérielle." Convoquant l’épistémologie et la philosophie modernes, Florence de Mèredieu trace des passages entre des pratiques hétérogènes, et prouve que les chemins de traverse ne sont pas fatalement erratiques ni condamnés au babil. Elle montre aussi que les oppositions binaires qui structurent le plus souvent la critique et l’histoire dans leur volonté de réduire les sens à l’intelligible conduisent à négliger l’essentiel : la réalité et la présence de l’œuvre.

Alphabétique
L’ouvrage de Florence de Mèredieu est dialectique, celui de Colette Garaud, consacré à "l’idée de nature", est elliptique et alphabétique – ce qui vaut à Robert Smithson d’être traité en fin de course. Autant dire que la vue d’ensemble promise par le titre se perd dès les premières pages dans un compte rendu de quelques expériences du Land Art et de ses suiveurs plus ou moins inspirés, au nombre desquels l’auteur a inclus Nils Udo ou encore Andy Goldsworthy. Y a-t-il une idée de la nature qui ait jamais prévalu en tant que telle ? L’auteur évoque rapidement la volonté de la plupart d’entre eux de sortir de l’atelier et précise, comme en passant, que leur porte ne s’ouvrait pas nécessairement sur des champs vallonnés, mais, plus souvent sur un paysage urbain. C’est sans doute à partir de ce constat que devrait s’articuler la réflexion.

L’artiste automate
Après avoir consacré un essai au Mou et ses formes (Éditions Ensb-a, Paris, 1993), Maurice Fréchuret, conservateur au Musée Picasso à Antibes, s’intéresse aujourd’hui à la mécanisation de l’acte pictural. "Quand l’angoisse est profonde, quand la contrainte se fait trop lourde, quand le désir de créer doit affronter le sentiment de l’impossibilité ou de l’inutilité, le désir d’être machine peut se faire sentir intensément." Fréchuret s’intéresse à un certain nombre d’artistes du XXe siècle qui ont poussé la logique de la machine à ses dernières extrémités comme Manzoni, Pinot-Gallizio, Tinguely, Opalka, et bien sûr Andy Warhol, machiniste-en-chef de l’art moderne.

L’auteur tente une comparaison de ce dernier avec Giacometti, qui, pour séduisante qu’elle soit, convainc difficilement. Mais le mérite du livre tient avant tout à la liberté avec laquelle il discute les dogmes de la modernité, en les mettant en relation avec le contexte dans lesquels ils sont nés, et à l’absence de complaisance vis-à-vis de ces propositions, desquelles "il ressort un indicible malaise, aujourd’hui encore largement perceptible". "Boulimique ou besogneux […] l’acte artistique, ainsi programmé, ne put bientôt plus cacher le mutisme fondamental auquel l’ont amené certains facteurs déterminants."

Florence de Mèredieu, Histoire matérielle et immatérielle de l’art moderne, Bordas, 408 p., 395 F.
Colette Garaud, L’Idée de nature dans l’art contemporain, Flammarion, 192 p., 200 F.
Maurice Fréchuret, La Machine à peindre, Jacqueline Chambon, 240 p., 140 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°3 du 1 mai 1994, avec le titre suivant : Matières, natures et machines

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