Magritte La trahison des images

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 28 septembre 2016 - 769 mots

Étourdissant, le catalogue de l’exposition consacrée à René Magritte (1898-1967), au Centre Pompidou, à Paris, renouvelle un genre souvent formaté, fait de lieux communs et de passages obligés. De l’art de la distinction.

C'est une race à part entière que celle des artistes figuratifs dont les œuvres deviennent immédiatement des icônes aux destins multipliés, ornant ici les couvertures des livres de poche, là les panneaux publicitaires. Ils sont rares ces peintres dont les images immobiles, souvent économes, suffisent à dire tant de choses avec peu d’effets et gravent dans l’imaginaire collectif des souvenirs inévitablement indélébiles. Edward Hopper, Giorgio De Chirico, Salvador Dalí sont de cette race. René Magritte aussi. Tous sont des explorateurs de l’énigme et du silence, de « l’inquiétante étrangeté », aurait dit Freud. Tous sont des métaphysiciens qui, sous des dehors légers, parfois frivoles, firent de la peinture une investigation de la présence. La peinture, cette « chose mentale ».

Dès 1979, soit deux ans après son ouverture, le Centre Pompidou hébergea une prestigieuse exposition sur Magritte. Orchestrée par David Sylvester et Jean Clair, elle pénétrait la polysémie de l’artiste belge et, déjà, le délivrait d’une image stéréotypée – celle d’un imagier facile, pourvoyeur d’œuvres facétieuses, et fallacieuses. Presque quarante ans plus tard, l’institution parisienne approche à nouveau l’ambiguïté et la subtilité magrittéennes, bien loin des monographies indigestes, et souvent indigentes.

Lisibilité
De format presque carré (23 x 28 cm), ce livre jouit d’une élégante reliure. Son titre, en toutes lettres sur la tranche, est illustré sur la première de couverture par l’emblématique Trahison des images (Ceci n’est pas une pipe), de 1929. Le signe peut donc se passer de mots : tout est dit, dès l’entrée en matière, et tout est confirmé avec les pages de garde, illustrées de dessins issus d’une suite contemporaine au nom éloquent – « Les mots et les images » (1929). Reproduite sur la quatrième, l’encre de Chine intitulée Ceci continue de ne pas être une pipe (1952) vient souligner la permanence du dessein de Magritte et attester en creux la cohérence d’un ouvrage qui, dirigé par Didier Ottinger, ne répudie jamais à affronter la complexité et ne sacrifie jamais l’intelligence sur l’autel de la paresse.
Par ailleurs, la typographie délicate, la photogravure soignée et la qualité des reproductions rendent les 224 pages parfaitement lisibles, dans tous les sens du terme. La chose est louable : d’un bout à l’autre du livre, le lecteur est tenu en respect.

Mirage

Au texte liminaire du catalogue, par lequel Didier Ottinger convoque Gaston Bachelard et Michel Foucault afin de dessiner un portrait de Magritte en philosophe, succèdent la transcription d’une conférence programmatique donnée par l’artiste en 1938 (« La ligne de vie I »), puis cinq études proposant un « dialogue inédit entre les tableaux du peintre et cinq mythes fondateurs de la pensée occidentale » : la biblique adoration du veau d’or, qui établit une suspicion à l’endroit des images ; la fille du potier de Corinthe, qui voit Pline revenir sur l’importance de la trace ; la caverne platonicienne, qui avise contre les mirages ; l’histoire antique des peintres Zeuxis et Parrhasios, qui sacre la science du trompe-l’œil ; et les filles de Crotone, où Cicéron plaide en faveur d’une beauté fragmentaire.
Signés respectivement Klaus Speidel, Jan Blanc, Barbara Cassin, Victor I. Stoichita et Jacqueline Lichtenstein, ces essais ébouriffants aident à comprendre la question du signe chez Magritte, sa passion pour les simulacres, son goût pour le mystère, sa défiance à l’endroit de la « réalité », ses stratagèmes illusionnistes qui jouent à dévoiler le dévoilement, lui qui estimait vouloir peindre « l’image de la ressemblance ».

Péremption
Si le visible et le psychique sont stratifiés, peinture et psychanalyse en sont des clefs souveraines. Michel Draguet revient sur cette poétique du lapsus visuel dans une contribution brillante, à l’image du livre tout entier. Pour preuve : l’avant-propos et la préface du catalogue, par Serge Lasvignes et Bernard Blistène, les président et directeur de l’institution hôte, rompent avec l’ennui protocolaire au profit d’une vision singulière, et en tout point affûtée. C’est dire.

Si les morceaux de correspondance et la liste des œuvres exposées ne parviennent pas à déguiser quelques manques dommageables – un index opportun, une bibliographie indicative, une liste des expositions –, ce livre, paru significativement avant le début de la manifestation parisienne, survivra assurément à celle-ci. Une fois enlevé le modeste bandeau, qui ceint l’ouvrage et contribue à le rattacher à l’exposition, tomberont les faux-semblants afin que, à la manière d’un tableau de Magritte, surgisse une évidence derrière l’évidence – celle qu’il s’agit là d’une publication remarquablement intelligente, insensible à toute péremption.

La trahison des images

Sous la direction de Didier Ottinger, Magritte. Éditions du Centre Pompidou, 224 p., 39,90 €.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°694 du 1 octobre 2016, avec le titre suivant : Magritte La trahison des images

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