Dimanche 20 septembre 2020

Histoire

Sociologie

Les femmes artistes entre parenthèses

Par Margot Boutges · Le Journal des Arts

Le 22 juin 2016 - 698 mots

Séverine Sofio explique le court phénomène, survenu entre les XVIIIe et le XIXe siècles, qui a permis aux femmes d’être mises quasiment sur un pied d’égalité avec les hommes dans l’univers des beaux-arts.

La fin du XVIIIe et la première moitié du XIXe siècle correspondent à un (bref) moment de l’histoire où les artistes femmes ont pu bénéficier de conditions de travail relativement égalitaires à celles de leurs confrères masculins. Telle est la démonstration faite par Séverine Sofio dans l’ouvrage Artistes femmes, La parenthèse enchantée XVIIIe-XIXe siècles. Passée par l’École des hautes études en science sociale (EHESS) – où elle a soutenu la thèse dont ce livre est l’adaptation et l’École du Louvre, Séverine Sofio conjugue sociologie et histoire de l’art. « Je voulais montrer à la fois aux historiens de l’art l’intérêt de l’approche sociologique pour comprendre les évolutions de long terme, et aux sociologues l’intérêt de la profondeur historique pour ne pas rester enfermés dans le présent, en particulier pour ce qui concerne l’étude du travail artistique et/ou des différences entre hommes et femmes », explique-t-elle.

L’ouvrage replace brillamment le cas des artistes femmes dans le contexte de la vie artistique (institutionnel, économique, intellectuel) de l’époque. S’appuyant sur une multitude de témoignages (lettres, articles de presse) ou de données chiffrées (statistiques), l’auteure a réalisé une exploration extrêmement précise des réalités professionnelles vécues par les artistes – femmes et hommes – qui gravitaient à Paris. C’est en les comparant à celles de leurs homologues masculins qu’elle a analysé les trajectoires artistiques féminines. Ainsi relève-t-elle que l’écart de traitement entre les hommes et les femmes artistes va peu à peu se résorber entre 1780 et 1850 et que les « dames artistes » vont peu à peu être considérées comme « des artistes comme les autres ». Même si elle ne manque jamais de la relativiser, elle évoque une « suspension de l’infériorisation des femmes dans les beaux-arts » qui aurait pour origine de multiples facteurs remontant à la moitié du XVIIIe siècle : les réformes de la pratique des beaux-arts qui créent le statut d’artiste libre ouvert aux deux sexes dans les années 1770, et l’ouverture des ateliers – initiée par Greuze et David – à des jeunes femmes de la bonne société parisienne n’en sont que quelques exemples…

Une brève reconnaissance
Au tournant du XIXe siècle, les femmes de la petite bourgeoisie se sont engouffrées dans cette brèche. La carrière d’artiste sera alors considérée comme acceptable, voire très enviable, pour une jeune fille qui sera souvent soutenue dans cette voie par son entourage familial : de 1800 à 1840, les femmes artistes,  qui restent minoritaires, font de moins en moins exception. Un peintre sur cinq est une femme au Salon sous la monarchie de Juillet et les taux de consécration pour les exposantes sont les mêmes pour les deux sexes. Loin de se limiter au déroulement d’éléments factuels, l’ouvrage réserve de passionnantes analyses sur le système de pensée de l’époque. L’auteure montre comment la pratique du dessin va peu à peu se féminiser dans l’imaginaire collectif et que ce n’est pas dans la figure de la femme au chevalet, que va s’incarner la menace de l’indifférenciation sexuelle et le bouleversement de l’ordre social, mais plutôt dans celle de l’écrivaine.

La fermeture de cette « parenthèse enchantée »,  qui a permis à quantité de femmes de gagner leur vie de manière autonome et d’obtenir par leur art la reconnaissance publique est cruelle. La littérature des années 1850, particulièrement misogyne, relaie des exigences de « revirilisation » de la figure de l’artiste et le climat artistique – qui consolide le modèle des avant-gardes « à l’existence censément marginale, passionnée et incertaine par opposition à la vie rangée et bourgeoise assimilée à un féminin lénifiant » – devient hostile aux femmes. Si ce contexte ne décourage pas ces dernières de devenir artiste, elle les exclura de la reconnaissance et des avant-gardes et les poussera à s’organiser en un collectif non mixte. L’union des femmes peintres et sculpteurs, qui marque la naissance officielle d’une conscience de groupe sexué chez les plasticiennes, est fondée en 1880.

Séverine Sofio, Artistes femmes, La parenthèse enchantée, XVIIIe-XIXe siècles

CNRS Éditions, 375 p., 25 €.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°460 du 24 juin 2016, avec le titre suivant : Les femmes artistes entre parenthèses

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