Prière d’insérer

L’art des stratégies

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 23 mars 2016

Une histoire à rebours de la vision romantique et monographique de l’art. Le projet mené depuis une dizaine d’années par Béatrice Joyeux-Prunel ne manque pas de panache.

Un projet qui n’en est d’ailleurs plus vraiment un depuis que Les Avant-Gardes artistiques 1848-1918, premier volume d’une trilogie qui couvrira un siècle et demi de création, a paru chez Gallimard, dans la collection Folio Histoire. Pourquoi en poche ? Parce que l’auteure n’oublie pas qu’elle est d’abord enseignante à l’École normale supérieure de Paris [lire p. 56], et qu’il est important de rendre le savoir accessible – au risque de faire penser qu’il s’agit d’une réédition. Avec son texte de 715 pages (près d’un millier avec les annexes), ce premier volume possède toutes les caractéristiques de ce que l’on appelle un « pavé », de ceux que l’on jette parfois à dessein de faire exploser le système. Si Béatrice Joyeux-Prunel ne semble pas avoir l’âme révolutionnaire, elle possède celle de l’historienne qui, à défaut de pouvoir lire le livre dont elle rêvait, s’est décidée à l’écrire. Quel livre ? Une synthèse « qui alliât, aux approches chronologiques et artistiques, une démarche à la fois sociale, sociologique, marchande, culturelle et transnationale », écrit l’auteure dans son avant-propos « Pourquoi j’ai écrit ce livre ». Dans un « jeu d’échelle et de va-et-vient entre le local et l’international, la monographie et la macro-histoire », l’enseignante-tête chercheuse s’attaque aux idées reçues autant que transmises en mettant au jour les circulations des œuvres et des artistes, les stratégies et les alliances pour appartenir à « l’avant-garde ». C’est ainsi qu’il faut relativiser l’opposition établie entre les « modernes » et le système « du salon » : « Celui-ci était beaucoup plus démocratique que ne le dit la vulgate de l’histoire de l’art moderne. » Manet et l’Espagne ? Un intérêt autant dû à la sensibilité du peintre qu’à une stratégie pour rompre avec la ligne de Couture, « théoricien du devoir national de l’artiste ». La folie ? Une stratégie parfois, tout comme « la vie de bohème » qui « n’était pas indispensable à l’avant-garde ». Avant-garde dont l’auteure révèle qu’elle savait se montrer réaliste : « La pratique commerciale à l’étranger et les proclamations avant-gardistes à Paris » ! Quant à Monet, « sera-t-on sévère en rapprochant les cadrages des toiles produites [dans le Midi] de ceux des gravures publiées, à la même époque […], par les guides à l’usage des touristes », comme pour mieux exporter ses toiles ? Une histoire transnationale qui n’est pas sans cynisme, certes, mais qui rend, en réalité, l’histoire de l’art sympathiquement humaine.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°689 du 1 avril 2016, avec le titre suivant : L’art des stratégies

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