Porte-drapeau

Jean Pierre Raynaud : de quoi pavoiser

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 15 avril 2005

Les éditions Léo Scheer publient un ouvrage remettant en perspective la série des « Drapeaux » qui a déjà fait couler beaucoup d’encre.

C’est un petit livre important que vient de publier Jean Pierre Raynaud aux éditions Léo Scheer. Il prolonge le cycle de travail en cours, le projet « Drapeau », qui associe réussite formelle et puissance conceptuelle pour porter une interrogation vigoureuse sur l’imaginaire visuel contemporain. Le tout en forme de pavé dans la mare des débats de saison autour de « art et politique », rien moins. Le drapeau français est présent en 1974 dans le travail de Raynaud, puis encore en 1988. Mais à partir de 1998, les apparitions se multiplient, aux couleurs de diverses nations. Drapeaux présents en eux-mêmes, indissociablement objets et symboles. Soviétiques, macédoniens, israéliens, tricolores, les drapeaux (des modèles standard, vendus par des fabricants de drapeaux) sont montés sur châssis et accrochés au mur en tant que tableaux, à l’occasion de plusieurs expositions et biennales ainsi que dans le Container zéro, au Musée national d’art moderne/Centre Pompidou. Ils sont choisis en fonction du contexte, mais jamais comme simple illustration ou réaction à des tensions du monde. À Gand et à Vienne, en 2000 et 2001, Raynaud réunit une petite quinzaine de drapeaux tricolores dans un accrochage saisissant : une leçon de peinture ! Certes, comme le notaient les deux commissaires de cette exposition, Jan Hoet et Lorand Hegyi, « quelle que soit l’approche des œuvres, les objets physiques énigmatiques de l’artiste demeurent au centre », car le travail de Raynaud entend relever avant tout de l’art. Mais en même temps, « Drapeau » fait surgir un faisceau de réactions contradictoires, qui mettent à nu les enjeux des systèmes symboliques du politique. On se souviendra des réactions indignées quand Raynaud posa avec Castro et le drapeau cubain en 2000 (lire le JdA n° 116, 1er décembre 2000, en « une »). Et du double refus du projet pour la base sous-marine de Bordeaux, héritage de l’architecture militaire nazie, d’abord de la part des autorités de la base qui avaient sollicité l’artiste, puis du conseil d’administration du FRAC (Fonds régional d’art contemporain) Aquitaine quand ce dernier a souhaité acquérir le projet refusé. Dans une pièce de la base fermée par une porte métallique, Raynaud proposait d’accrocher des bannières nazies (des objets interdits), remettant en scène les conditions historiques du lieu, en interdisant du même geste la contemplation: violente, trop violente mise à jour du refoulement produit par l’histoire.

De l’engagement
L’entretien de Raynaud avec Robert Fleck qui constitue le corps du livre rend compte, malgré les maladresses de la transcription, d’une position forte de l’artiste. Loin des ambiguïtés qu’on lui a reprochées, celui-ci prend le risque de se saisir de l’imaginaire contemporain avec une vraie liberté, mais aussi une réelle responsabilité individuelle d’artiste, à l’opposé des commodités prudentes de la conscience politique moyenne dans laquelle nous baignons. Une contribution à la question de l’engagement aujourd’hui, même (surtout !) pour ceux qui ne l’attendaient pas venant de Raynaud. Extrait : « La particularité d’une œuvre d’art n’est pas d’ordre moral, cela peut paraître insoutenable à certains, mais on ne demande pas la vérité à un artiste. » On lui demande mieux, en effet : une indépendance éclairante, qu’on trouvera dans ces pages.

Jean Pierre Raynaud, Projet Drapeau, base sous-marine, éditions Léo Scheer, 2005, 82 pages, relié, 5 planches couleurs, préface d’Hervé Legros et entretien de l’artiste avec Robert Fleck, 27 euros, ISBN 2-915280-73-8.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°213 du 15 avril 2005, avec le titre suivant : Jean Pierre Raynaud : de quoi pavoiser

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