Livre

Entre-nerfs

Janvier 2015. Le procès

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 8 avril 2021 - 832 mots

Deux mois et demi durant, l’écrivain Yannick Haenel et le dessinateur François Boucq ont couvert pour Charlie Hebdo le procès des attentats de janvier 2015 : la somme océanique qui regroupe leurs comptes rendus quotidiens est un livre de feu, hanté par deux mots insubmersibles – la vérité et la liberté.

C’est un peu déroger à la règle. À la règle qui veut que cette chronique soit la recension d’un ouvrage ressortissant à cette locution un peu tautologique de littérature d’art – monographies de peintres ou de sculpteurs, catalogues d’exposition, livres d’artistes, réflexions scientifiques transversales… La littérature est un art, et l’art n’est pas que littérature. Et n’est-ce pas un art que celui qui consiste, à la plume et au pinceau, à donner à voir un paysage social, une scène majuscule – fût-elle de guerre, de droit ou de combat ? Du 2 septembre au 14 décembre 2020, alors que la France coronavirée suffoquait sous le souvenir d’un drame vieux comme un lustre, Yannick Haenel, collaborateur régulier de Charlie Hebdo, et François Boucq sont allés voir pour nous le visage (toujours masqué) du mal et de ses officiers – onze accusés dans la salle d’audience et trois en fuite, soit quatorze personnes. À force de mots, de couleurs, de lignes noires et blanches, jaunes et rouges, à force d’épuisement, d’intime commotion et de réflexion politique, les deux observateurs livrent une peinture implacable de l’horreur et de la justice, d’une humanité capable de n’en plus avoir ou, au contraire, d’être irrésistiblement digne, quand le langage est le dernier des viatiques, ce qui reste quand il n’y a plus rien.

Ferveur et horreur

Publié par les éditions Les Échappés, cet ouvrage broché épouse presque, par son grand format (22 x 28 cm), celui de la feuille A4, celle de l’humilité. En première de couverture, un dessin montre la scène du drame, ce drame décidé à rejouer, mais autrement, un drame ancien : un pupitre vide, flanqué d’un micro, fait face aux membres de la cour, surplombés par l’image projetée des assaillants dans les locaux du journal satirique, le 7 janvier 2015. Tout est dit dans cette aquarelle métonymique du procès – l’ample protocole, l’usage de la parole et le recours à l’image. Un monde. L’ouvrage se déploie chronologiquement : jour après jour, le lecteur suit le déploiement de ce procès majeur que nourrit l’actualité – ainsi de la décapitation de l’enseignant Samuel Paty – et que n’interrompent que la Covid ou les week-ends, comme si la justice épuisée elle-même avait besoin de se reposer, de laisser décanter la ferveur des mots et l’horreur du ressouvenir. Cette éphéméride magnétique, qui voit chaque jour introduit par quelques phrases liminaires, conforte l’importance de la langue et du dessin, en l’absence de toute restitution filmée : tout ici est vu et su grâce à la langue de feu de Yannick Haenel et à l’incandescence du dessin de François Boucq, emportés dans une plongée orphique dont ils s’escriment, avec une souveraine précision – celle qui permet de « ne pas succomber à la barbarie » –, de dire l’extrême intensité.

Langue et geste

Que dire, ainsi, de ces monstrueuses images que nous ne verrons jamais, sauf par le truchement des mots de l’écrivain ou du dessin, comme ces vidéos des locaux de la rédaction de Charlie Hebdo ou cette photographie extraite du téléphone portable de l’épouse de Saïd Kouachi, montrant un gamin jouant avec un pistolet immense comme d’autres avec un nounours trop grand ? Que dire de ces ubuesques visioconférences avec des témoins récalcitrants, de cette frustration du lointain, comme si le mal aussi connaissait le « présentiel » et le « distanciel » ? Que dire de cette grande démystification, qui rend des tueurs à l’ordinaire des jours, à leurs canapés, à leurs contradictions, à leur voyouterie devenue barbarie ? Défilent ainsi sur chaque page glacée des récits glaçants, pathétiques, parfois drôles, parfois ignominieux, la topographie d’une rédaction décimée et d’un Hyper Cacher, des trognes fatiguées, des regards hagards, d’insupportables nonchalances, des pleurs asphyxiés. Les masques – chirurgicaux – jamais ne tombent, exhaussant l’importance du regard ou de la main, toute cette gestualité qui toujours vient trahir le corps et la langue, qui vient rappeler « combien dans l’adverbe vrai-ment la vérité elle-même fait comprendre qu’elle n’est qu’un mensonge ».

Dérobade et vérité

On pense à Daumier et à Cham, bien sûr, à ces immenses scrutateurs du monde. On pense à André Gide, à ses Souvenirs de la cour d’assises. On se dit que tout cela est un art, que dire la vérité n’est qu’un leurre métaphysique, un trompe-l’œil, un trompe-l’esprit, mais qu’il est possible de dire la vérité de celui qui la cherche ou la renie, la vérité d’un geste ou d’un cri. On pense à ce qu’est écrire, à ce qu’est dessiner. On pense à ce qu’est la presse, quand il s’agit, comme dans ce procès, d’être juste, d’être au plus près du réel, de ce réel qui, depuis la nuit des temps, dans la nuit des temps, est toujours une gigantesque dérobade.

Yannick Haenel, François Boucq,
 
Janvier 2015.Le procès,
Éditions Les Échappés, 216 p., 22 €.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°743 du 1 avril 2021, avec le titre suivant : Janvier 2015. Le procès

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