Dimanche 18 novembre 2018

Histoires de l’art

Par Adrien Goetz · L'ŒIL

Le 1 janvier 2003 - 865 mots

La parution de l’Histoire de l’art de Jacques Thuillier ouvre un débat, presque une polémique. Histoires, manuels, guides d’initiation... Quels livres faut-il lire pour commencer ?

Au commencement, il n’y avait rien, ou presque. L’édition française a longtemps ignoré les grandes histoires de l’art panoramiques, dont raffole le public anglo-saxon. Depuis Apollo, le chef-d’œuvre de Salomon Reinach publié en 1904, sous-titré Histoire générale des arts plastiques et galamment dédié « A mes auditrices de l’Ecole du Louvre (1902-1903) », le genre du manuel simple, clair et pédagogique pour dames à chapeaux semblait s’être perdu.
 
Le premier plan du marché éditorial reste occupé par Sir Ernst Gombrich, dont la Story of Art, traduite sous diverses couvertures, est encore aujourd’hui le succès mondial dans le genre (10 000 exemplaires vendus chaque année par Phaidon), l’irremplaçable et indémodable synthèse, facile d’accès et donnant une lecture sensible des œuvres. En Italie, les volumes de Giulio Carlo Argan, Storia del Arte italiana sont aussi populaires que notre Lagarde et Michard. L’absence d’enseignement de l’histoire de l’art au lycée en France expliqua longtemps, sans l’excuser, cette lacune de nos bibliothèques. Le Français cultivé des années 60-70 utilisa comme une histoire universelle de l’art les volumes de Malraux, Les Voix du Silence et La Métamorphose des Dieux, œuvre subjective et unique, dont les éditions Gallimard préparent activement une nouvelle édition, en deux volumes, dans la Pléiade – mais ces textes, malgré leur dimension initiatique, pouvaient difficilement passer pour une initiation.

D’un coup, en 1995, sont parus, en rafales, une série de manuels qui se font depuis concurrence. Alain Mérot, professeur à Paris IV, dirige, aux éditions Hazan, une remarquable Histoire de l’Art 1000-2000, qui présente une série d’études d’œuvres, très claires et toujours problématiques, avec d’excellentes contributions universitaires, Daniela Gallo, Christine Peltre, Philippe Sénéchal. Avantage évident : un seul volume réunit l’essentiel des connaissances de l’honnête homme. Le point faible : pas d’architecture. Les éditions Gallimard, et la Réunion des Musées nationaux publient une collection de Manuels d’histoire de l’art. Le premier volume consacré à l’Antiquité s’est imposé comme une Bible : dirigé par Bernard Holzmann, professeur à Paris X Nanterre, il tisse architecture, sculpture, peinture et arts « mineurs », ponctué d’études d’œuvres du Louvre, de Saint-Germain-en-Laye ou des grands musées étrangers. Les éditions Flammarion mettent sur pied une collection intitulée Histoire de l’art. Le volume Temps modernes XVe-XVIIIe, dirigé par Claude Mignot et Daniel Rabreau illustre à merveille la méthode choisie : des doubles pages problématiques conçues en fonction des œuvres-clefs, commentées dans le texte. Tous les arts ici encore, et même, pour le volume XIXe-XXe siècles, dirigé par Françoise Hamon et Philippe Dagen, le cinéma. Enfin, plébiscités par les lecteurs, les deux volumes du Grand Atlas de l’art de l’Encyclopaedia Universalis, dirigés par Christine Flon complètent de manière indispensable cette batterie d’instruments pédagogiques, avec des cartes inédites et une réflexion continue, d’époque en époque, sur la notion de centre et de périphérie dans les domaines artistiques. Le texte court de la préhistoire à des domaines que l’on serait en peine de trouver bien étudiés ailleurs, comme l’art africain contemporain.

Après la mort d’André Chastel, l’historien de l’art français qui marqua le plus le XXe siècle, Flammarion a publié son dernier manuscrit, l’Histoire de l’art français, en quatre volumes, complétés ultérieurement par un très solide volume consacré à l’art contemporain, écrit par Philippe Dagen, professeur à Paris I et critique au journal Le Monde. Ces derniers mois, la publication de l’Histoire de l’art de Jacques Thuillier lance un nouveau débat. Thuillier se fait fort de ne parler que de ce qu’il a vu. Il bannit toutes les étiquettes chéries d’ordinaire par les manuels : foin du « baroque », du « classicisme », du « romantisme », les artistes ne sont plus enfermés dans un chapitre, les œuvres parlent. Pourquoi une polémique ? Jacques Thuillier, dont l’érudition est immense, s’offre le luxe de ne parler que de ce qu’il aime. Aucune photographie, pas d’installation, et les images qu’il reproduit dans ses dernières pages sont des tableaux de Balthus et d’Avigdor Arikha. Une provocation qui, c’est dommage, risque de masquer l’originalité profonde d’un livre très bien écrit et qui se dévore de la première à la dernière page. Parmi les dernières livraisons, le meilleur livre ? Sans doute un volume inattendu, aux ambitions modestes en apparence, mais qui rendra de grands services : Lire la peinture de Nadeije Laneyrie-Dagen paru chez Larousse. Pour tous les étudiants et les visiteurs du Louvre, c’est sans doute le livre qui manquait pour apprendre à voir l’art – et il faut regretter qu’il se limite, pour l’instant, à la seule peinture.

- E.H. Gombrich, Histoire de l’art, éd. Phaidon, 2001, 688 p., 30,34 euros.
- J. Thuillier, Histoire de l’art, éd. Flammarion, 2002, 720 p., 49 euros.
- A. Mérot, Histoire de l’Art 1000-2000, éd. Hazan, 2001, 544 p., 30,35 euros.
- André Chastel, Histoire de l’art français, éd. Flammarion, 2000, 121,96 euros.
- A. Malraux, La Métamorphose des Dieux, éd. Gallimard, 3 vol. L’Irréel, Le surnaturel et L’intemporel.
- N. Laneyrie-Dagen, Lire la peinture, éd. Larousse, 2002, 272 p., 27 euros.
- Grand Atlas de l’art, Encyclopaedia Universalis, 1993, 896 p., 133 euros.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°543 du 1 janvier 2003, avec le titre suivant : Histoires de l’art

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