Jacques Thuillier

L'ŒIL

Le 21 décembre 2007

Historien de l’art, Jacques Thuillier a beaucoup écrit, notamment sur les peintres du XVIIe siècle français – Georges de La Tour, Nicolas Poussin
ou Simon Vouet – et réalisé de multiples expositions dont la plus récente concernait Lubin Baugin. Il publie aujourd’hui une Histoire de l’art à laquelle vient d’être décerné le Prix Chateaubriand.

Professeur à la Sorbonne puis à Dijon avant de devenir titulaire d’une chaire au Collège de France, vous avez consacré votre vie à l’histoire de l’art. A quoi attribuez-vous votre rencontre avec elle ?
Je vous avoue que je ne le sais pas. Je me souviens seulement qu’enfant, bien avant la guerre, je faisais arrêter mes parents devant les cathédrales pour aller les visiter. Ce qui n’était pas forcément de leur goût car, visiter une cathédrale, cela prend du temps, mais je trépignais au fond de la voiture s’ils ne cédaient pas. Il y avait beaucoup de livres de reproductions chez nous, à ma portée. Je ne sais plus quand j’ai commencé, mais je me souviens que je savais déjà ce qu’était une porte gothique ou une porte Renaissance avant de savoir lire. Ensuite, j’ai eu des professeurs qui m’ont encouragé. Et quelquefois ont voulu me décourager.

Vous décourager ?
Enfin, pas tout à fait, mais à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, l’histoire de l’art n’existait absolument pas et j’ai essuyé beaucoup de moqueries. Cela paraissait à mes camarades absurde et indécent, j’étais traité d’esthète...

Comme si c’était une injure…
A cette époque-là, cela l’était. Tout était pour le politique. Je me suis affiché à contre-courant.

Pourquoi publier une histoire de l’art aujourd’hui ?
C’est vrai que j’ai écrit jusqu’ici des livres d’érudition plutôt rébarbatifs. L’éditeur m’a persuadé qu’il n’y avait pas de livre actuel qui parcoure l’histoire de l’art sans être une encyclopédie. Il y a bien le livre de Gombrich, mais il a quand même cinquante ans et surtout l’auteur l’a constamment complété si bien qu’on y trouve des choses très diverses, des indications scientifiques comme des affirmations très simples et l’accumulation des préfaces fait que tout est un peu mélangé. Et puis, il a 28 chapitres et quand on les a lus, on n’a pas une idée très structurée. D’autant que Gombrich acceptait un peu toutes les théories. Tantôt il jouait sur les choses formelles, tantôt il analysait les liens entre la bourgeoisie et la construction gothique… Qu’est-ce que c’est que l’histoire de l’art ? Une manière de comprendre la société, une manière de se faire plaisir ou de l’érudition pure ? J’ai alors pensé qu’un livre très simple – il y a sept parties, et pas une de plus – pouvait montrer des chemins clairs. Après, c’est à chacun de compléter.

Vous avez situé les œuvres dans une lignée, sans pour autant vous appuyer sur des concepts.
La plupart des gens sont contents quand ils ont pu dire « ça, c’est du gothique flamboyant » ou « ça, c’est du gothique rayonnant ». Il leur semble que tout est fait. A mes yeux, l’image est cachée par le concept. J’ai donc essayé de chasser de ce livre toutes ces notions abstraites en tentant de ne jamais prononcer les mots de « classique », « baroque », etc.

Vous expliquez par ailleurs que l’histoire de l’art n’est pas pour vous un épiphénomène du politique et qu’elle n’est pas soumise au progrès de l’Histoire. Vous dites « La création reste toujours imprévisible ».
Bien sûr, j’ai quand même construit un livre auquel il fallait une structure. Mais je me suis interdit  d’en faire un livre double avec une 1ère période menant des Egyptiens à la décadence romaine et une reconquête qui mènerait de l’art carolingien au triomphe des avant-gardes. Cette idée d’avant-garde est vraiment réductrice pour un artiste, cela me frappe quand on parle de Matisse par exemple. Je ne crois pas que Matisse ait eu forcément l’ambition d’être le champion des avant-gardes.

Dans votre introduction, vous citez cette phrase de Focillon « l’art a pour propre de se signifier »…
A mon sens, c’est la clef de toute compréhension de l’art. La Sainte Vierge de Raphaël se signifie, elle est source de significations multiples, en tout cas, elle en contient plus que le signe qu’elle montre. Elle atteint ce degré de complexité qui la rend proche de la vie. C’est aussi pour cela que j’exclue les œuvres préhistoriques. Je pense qu’il s’agit de simples signes et que les vraies sculptures apparaissent vers 3000-2500 avant J.-C.

Avez-vous le sentiment que la multiplication des images a favorisé une meilleure connaissance de l’histoire de l’art ?
Meilleure, je ne sais pas… Nous croulons sous les images. Et les gens n’ont même plus besoin de ces images. Parce que la plupart d’entre eux ont vu les objets, dans un musée ou une exposition. Et tout est présenté comme parfaitement beau et précieux et c’est vrai, mais comment s’y retrouver ? Justement, le propos de ce livre n’est pas de raconter toute l’histoire de l’art mais d’en éclairer des séquences. Il est destiné aux adolescents et aux adultes un peu perdus.

Eveiller la curiosité du public, le guider, l’aider, est-ce si important ? Est-ce qu’on vit mieux si on comprend l’histoire de l’art ?
Ah ça… Je suis persuadé, par l’expérience que j’en ai, que les gens qui aiment l’art vivent mieux. L’effet de l’œuvre d’art, c’est de permettre de voir plus finement. Elle désigne à la sensibilité des potentiels, dans la nature, par exemple, qui existent, mais ne sont pas nommés. L’art nomme, en un sens.

Donc, la compréhension de l’œuvre d’art rend plus heureux...
Tout dépend de ce qu’on appelle heureux... Mais, oui, je crois que cela peut même changer une personnalité et une vie.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°543 du 1 janvier 2003, avec le titre suivant : Jacques Thuillier

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