Livre

Claudel

Histoire de famille

Par Pierre Thibault · Le Journal des Arts

Le 8 septembre 2006

Dominique Bona évoque les relations complexes entre l’homme de lettres et la sculptrice.

Longtemps dans la famille Claudel ne fut reconnu que le fils, écrivain-diplomate célébrant et célébré, arrivé au sommet de la gloire jusqu’à devenir un Immortel avec son élection à l’Académie française en 1946. Homme de terroir issu d’une famille rugueuse de l’Aisne, il parcourut le monde, de la Chine au Japon, du Brésil aux États-Unis, rythmant sa vie à l’étranger mise au service de la France par la publication d’un œuvre littéraire dont le succès n’ira que grandissant. Personnage complexe, Paul Claudel l’est à de nombreux titres. Écrivain profondément catholique, c’est dans les bras d’une femme mariée qu’il connaîtra pourtant pour la première fois l’amour, affaire qui remontera jusqu’au Quai d’Orsay où elle sèmera le trouble. Auteur d’un hommage dithyrambique au maréchal Pétain en 1941, il publiera en 1944 dans le Figaro littéraire une ode au Général de Gaulle. Ce dernier l’accueillera après la guerre dans sa formation politique du RPF. Au seuil de sa vie, en 1951-1952, l’écrivain acceptera d’évoquer pendant de longues heures sa vie pour la radio. Jean Amrouche, qui l’interroge, ne recueille que peu d’informations sur sa sœur, sculptrice, dont l’œuvre n’est pas encore sorti de l’ombre. Et puis : « La nature s’était montrée prodigue à son égard ; ma sœur Camille avait une beauté extraordinaire, de plus une énergie, une imagination, une volonté tout à fait exceptionnelles. Et tous ces dons superbes n’ont servi à rien : après une vie extrêmement douloureuse, elle a abouti à un échec complet. »

Ce jugement sans détour, cruel et injuste, on le comprend mieux à la lecture de la première biographie croisée du frère et de la sœur due à Dominique Bona et qui sort ce mois-ci en librairie chez Grasset. L’auteure retrace en effet la vie de ces deux êtres doués chacun dans leur domaine d’une force créatrice exceptionnelle, complices enfants avant que la vie ne les sépare. Si Camille parlait toujours avec affection de « son petit Paul », celui-ci ne lui sera d’aucun secours lorsqu’elle sera internée d’abord à Ville-Évrard (Seine-saint-Denis), puis à l’asile de Montdevergues, dans le Vaucluse, où elle meurt en 1943. Pendant trente ans, il laissera sa sœur enfermée parmi les fous, dans une prison misérable où, selon les volontés de sa mère, elle ne peut recevoir ni communiquer avec l’extérieur en dehors du strict contexte familial. Trente ans de réclusion au cours desquels Paul lui rendra visite seulement quatorze fois…
Biographe et non historienne de l’art ou critique, l’auteure se concentre sur les faits plutôt que sur les œuvres et déroule l’écheveau complexe de la psychologie d’un frère subjugué par sa sœur avant de la laisser se faire enterrer vivante. Et cet « échec complet » dont parlera à la fin de sa vie Paul Claudel, sans aucun doute est-ce en premier lieu le sien.

Dominique Bona, Camille et Paul, La Passion Claudel, Grasset, 300 p., 21 euros, à paraître le 19 septembre.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°242 du 8 septembre 2006, avec le titre suivant : Histoire de famille

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