Gustave Moreau réactualisé

Une nouvelle synthèse érudite et claire

Le Journal des Arts

Le 1 décembre 1995

Dans l’attente des commémorations du centenaire de la naissance de cette figure centrale du Sym­bo­lisme, Pierre-Louis Mathieu publie une nouvelle synthèse consacrée à celui qui fit rêver une génération de peintres et d’écrivains.

Pierre-Louis Mathieu compte parmi les principaux spécialistes du peintre, et ses recherches, depuis une thèse d’État soutenue en 1976 en passant par le catalogue raisonné de l’œuvre achevé ou par la publication des écrits, font autorité en la matière. Très modestement, il avait jugé le moment venu de publier une nouvelle synthèse intégrant les recherches importantes de l’Américain Julius Kaplan, de l’Allemand Peter Hahlbrock et de Geneviève Lacambre, conservateur du Musée Moreau à Paris. Les études relatives à Moreau apparaissent productives, et les visions antagonistes suscitent des débats dont l’ouvrage de Pierre-Louis Mathieu se fait l’écho sans entrer dans les arguties d’écoles.

La monographie proposée par Flammarion offre donc une trame factuelle totalement réactualisée et s’impose d’emblée comme un outil de travail important. Dans ses trois premiers chapitres, l’auteur trace un portrait du peintre qui insiste sur la formation classique et le poids d’une tradition que Moreau investit tout en lui donnant un écho propre. La référence à Delacroix, le regard porté sur Poussin, l’intérêt pour Michel-Ange, la révélation de Carpaccio témoignent d’une filiation plastique à laquelle la fréquentation des poètes apportera un sang neuf.
 
Cette rencontre de la tradition attachée à la peinture et d’un désir d’exprimer, au-delà des mythes et des légendes, les angoisses et les doutes d’une époque ne peut se départir, comme pour Flaubert, de la déchirure causée par la défaite de 1870 et par la Commune. Pierre-Louis Mathieu livre ici, en quelques pages essentielles, des informations précises sur les sentiments du peintre en ces moments tragiques. Très (trop ?) prudemment, l’auteur ne pousse pas son argumentation jusqu’à voir dans cette année terrible l’un des moteurs de l’œuvre à venir. Pour­tant, Moreau ne peindra pas pendant près de deux ans. 1870 et 1871 sont peuplées de projets monumentaux obsédés par la guerre. À partir de 1872, sans que l’iconographie ne change réellement, Moreau laisse s’épandre dans ses compositions un climat d’abandon et de relâchement.

La qualité de l’iconographie est un plaisir que sert une mise en page sobre et classique. L’ouvrage offre une lecture agréable, une promenade érudite et sans pédanterie dans l’univers de Gustave Moreau. Il ouvre une porte – sans doute trop étroite quant à l’influence de l’artiste sur le Symbolisme européen – sur la postérité de Moreau. La concision du traitement laisse parfois sur sa faim celui qui aimerait détenir les clés d’une œuvre complexe. Mais y a-t-il seulement une issue à ce type de création, et le mérite d’un tel recueil ne réside-t-il pas dans la simplicité et la clarté ? Deux valeurs dans lesquelles Moreau ne devrait pas se reconnaître.

Pierre-Louis Mathieu,Gustave Moreau, Flammarion, 320 p., 300 ill., 595 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°20 du 1 décembre 1995, avec le titre suivant : Gustave Moreau réactualisé

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