Mercredi 19 décembre 2018

Enquête

Faux et usage de faux

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 26 mars 2013 - 663 mots

Aux lendemains de la condamnation du faussaire, deux journalistes allemands se sont penchés sur les tenants et aboutissants de l’affaire Beltracchi.

Alors que le scandale, d’ampleur européenne, continue d’éclabousser le milieu de l’art – le directeur du Musée d’art d’Ahlen (Allemagne) vient d’être directement mis en cause pour avoir facilité la vente d’un faux Fernand Léger –, les éditions Jacqueline Chambon publient une enquête sur ce qu’il convient de nommer « l’Affaire Beltracchi ». Petite piqûre de rappel : à l’été 2010, la presse allemande révèle l’existence de faux tableaux de Max Ernst, Fernand Léger, André Derain, Van Dongen… Issues de collections fictives, dites Jägers et Knops, elles ont été vendues sur le marché de l’art avant de faire, pour certaines, leur entrée au musée (lire le JdA n° 336, 3 décembre 2010). Le faussaire désormais célèbre, Wolfgang Beltracchi, a, pendant près de trente ans, avec l’aide de trois complices – dont sa femme – écoulé des dizaines de faux tableaux. Démasqué alors qu’il tente de vendre un faux Fernand Léger pour six millions d’euros, Beltracchi est condamné en octobre 2011 à dix ans de prison par le tribunal de Cologne.

Association de malfaiteurs
Deux journalistes allemands, Stefan Koldehoff et Tobias Timm, se sont lancés dans une enquête passionnante pour retracer et s’interroger sur cette vaste opération de contrefaçon, n’épargnant au passage aucun des acteurs, plus ou moins directs, de la supercherie, commissaires priseurs, marchands, experts, historiens d’art. Chapitre par chapitre, ils relatent l’enquête, le rôle du Musée d’Ahlen, véritable « plaque tournante pour les faux tableaux », l’arrestation, la dimension internationale du scandale, les conséquences juridiques pour le marché de l’art, sans oublier la méthode utilisée par Beltracchi pour concevoir ses « œuvres » – il a lui-même, lors de son procès, expliqué comment il procédait. Le livre reproduit les photographies construites de toutes pièces par le groupe de faussaires pour justifier de l’existence des collections fictives. Sur l’un des clichés en noir et blanc, on voit ainsi sa femme Helene Beltracchi se faisant passer pour sa grand-mère et prenant la pose devant des faux tableaux de Max Ersnt et Fernand Léger. Beltracchi ne négligeait aucun détail : les étiquettes qu’il a conçues, à partir de linogravures, ou avec des tampons en caoutchouc, s’inspirent directement de collections connues sous la République de Weimar.

L’implication du marché de l’art
Les auteurs s’intéressent aussi aux zones d’ombres de l’affaire. Ils pointent du doigt tout un système qui a permis d’écouler les faux tableaux. Ils soulignent que Beltracchi « n’est pas un génie et n’a jamais été un grand peintre », une idée largement diffusée qui arrange tout le monde car « plus le faussaire est génial, plus ceux qui se sont laissés berner sont innocents ». L’ouvrage met ainsi en exergue les faiblesses du marché de l’art et s’interroge sur le rôle qu’ont pu jouer certains spécialiste tel que le grand Werner Spies, dupé malgré ses connaissances profondes de Max Ernst. « Notre livre pose donc également la question d’un nouveau code de déontologie pour le marché de l’art, sur lequel on estime que plus de 10 % des œuvres sont des copies », expliquent les auteurs. Et de poursuivre, peu optimistes : « le marché de l’art a particulièrement mauvaise mémoire. Et le désir provoqué par l’apparition d’œuvres qu’on n’a encore jamais vues est plus fort que tout ». Reste également en suspend une question non négligeable : que sont devenus les faux présumés, non retrouvés par la police, et combien de tableaux falsifiés sont encore sur le marché ? À toutes fins utiles, en annexe, les lecteurs trouveront la liste des faux dont il est avéré qu’ils sont de Beltracchi, mais aussi ceux pour lesquels un doute subsiste. Pour leur enquête, les journalistes ont reçu le prix Annette Giacometti qui récompense une initiative destinée à sensibiliser le public au problème de la contrefaçon.

Stefan Koldehoff et Tobias Timm, L’Affaire Beltracchi, éditions Jacqueline Chambon, Paris, 2013 (2012 pour l’édition allemande), 240 p., 23 €

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°388 du 29 mars 2013, avec le titre suivant : Faux et usage de faux

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