Mercredi 21 février 2018

Erwin Panofsky, Trois essais sur le style

Du baroque à la calandre

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 4 novembre 2009

Le baroque, le cinéma, la spécificité de l’art britannique : on retrouve dans ces Trois essais sur le style le meilleur de Panofsky. La précision du regard, l’audace et la pertinence des idées, last but not least, un sens discret de l’humour.

"Le sens de l’humour, tel qu’il apparaît chez Cervantes et Shakespeare, et qui ne se limite ni à l’esprit ni au comique, repose sur le fait qu’un homme qui prend conscience que le monde n’est pas exactement ce qu’il devrait être ne cède pas à la colère et ne se croit pas lui-même indemne de toutes les laideurs, de tous les vices ou de tous les travers, petits ou grands, qu’il observe autour de lui." On trouverait, dans ce volume, des dizaines de citations qui, aussi bien que celle-ci, semblent constituer un portrait intellectuel de l’auteur lui-même, tant il s’implique dans son écriture. Mais cette approche de l’humour, dont Irving Lavin dégage dans sa préface le rôle crucial, a selon Panofsky d’éminentes vertus créatives. Il est un aspect essentiel, non de sa méthode, mais de son intelligence critique qui donne tout son prix à une érudition impressionnante, traversant avec la même facilité les époques, les lieux et les langues.

Ainsi Panofsky peut-il se permettre dans ses analyses des courts-circuits que les historiens de l’art, d’ordinaire précautionneux et circonspects, s’interdisent. Dans son texte sur le cinéma, où il décrit magistralement le passage du muet au parlant, il n’hésite pas à comparer, par exemple, la production et la diffusion d’un film à la construction et au rôle de la cathédrale gothique. Non seulement le rapprochement n’a rien de sugrenu mais, comme souvent, Panofsky y est autorisé par la familiarité qu’il entretient avec le regard. Familiarité qui, à son tour, n’est possible et productive que parce que l’analyse visuelle n’est pas pour lui une fin en soi. L’historien de l’art est avant tout un philosophe dont la curiosité est l’une des branches principales.

Dans le portrait que brosse William S. Heckscher de son maître, on prend la mesure à la fois des capacités singulières de mémoire dont Panofsky était doué (il pouvait "réciter" des passages entiers de ses livres avant même de les avoir couchés sur le papier), et de la diversité et de l’étendue de ses intérêts. Interrogeant ses étudiants ignorants de certains ouvrages plus qu’obscurs qu’il était l’un des seuls à avoir lus, il leur reprochait de ne pas avoir encore découvert "la valeur du savoir inutile". Le paradoxe, bien sûr, n’est qu’apparent et ne réclame pas d’explications : la lecture des Antécédents idéologiques de la calandre Rolls Royce suffit, parmi d’autres textes, à montrer qu’aucun détail n’est vain aux fins de la meilleure intelligence possible du monde, à partir du moment où la perspective de la pensée est aussi ample que soutenue.

Erwin Panofsky, Trois essais sur le style, éditions Le Promeneur, 236 p., 180 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°33 du 1 février 1997, avec le titre suivant : Erwin Panofsky, <em>Trois essais sur le style</em>

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